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DR. ALY TOUNKARA, SOCIOLOGIE ET SPECIALISTE DES QUESTIONS SECURITAIRES : « Il y a toujours eu des préjugés entre Peulhs et Dogons »

Sociologue et spécialiste des questions de sécurité, Dr. Tounkara explique les facteurs endogènes et exogènes de la crise au Centre. Selon lui, contrairement à ce qui se dit, les Peulhs et les Dogons ont toujours eu des préjugés entre eux. Lisez plutôt !

Azalaï Express : Quelle est votre lecture de la situation au centre du Mali ?

Dr. Aly Tounkara : Par rapport à la crise au centre, il faut déjà remonter à 2012. Lorsque la crise sécuritaire a  éclaté avec la rébellion touarègue au Nord du Mali, on a assisté au départ d’un nombre  important des agents de l’Etat des régions Nord du pays et dans une bonne partie du Centre, notamment toute la partie de Douentza. Koro et Bankass  vont être sérieusement touchés à partir de 2015, où on a assisté à l’émergence du Front de libération du Macina.

A partir de 2015, des hommes vont se battre au nom de Hamadoun Kouffa, un prêcheur qui est très écouté comme les Haïdara au niveau du Sud. Il avait les mêmes écoutes dans toute la région de Mopti.

 Tous ceux qui comprennent la langue peulh avaient au moins l’extrait de ses différents enregistrements.  À son retour du Pakistan, dans les années 2000, Hamadoun Kouffa va commencer à tenir des propos beaucoup plus radicaux. Lesquelles propos vont porter sur les tares de l’Etat, le fait que l’Etat peine à satisfaire certains besoins fondamentaux, tels que  l’accès à  la justice, la question d’équité entre les communautés, l’accès aux ressources naturelles.

Comment les Peulhs se sont-ils radicalisés ?

Une minorité dans un village a toute la gestion des ressources naturelles, les autres communautés sont contraintes de passer par cette ultra-minorité pour accéder aux ressources et pour accéder même à la gouvernance.

Ces différentes insuffisances ont  créé des tensions  entre les deux communautés. En 2015, lors de l’intervention de Barkhane, Hamadoun Kouffa était désigné par Al Qaeda comme l’Emir de la région de Mopti. La région de Mopti lui a été confiée avant même l’intervention des forces étrangères.

Cela s’explique par sa proximité ethnique avec les Peulhs. Les forces françaises et maliennes vont repousser  les groupes radicaux violents à Konna, où il avait pris ses quartiers.

Hamadoun Kouffa, lui-même étant Peulh, va influencer les personnes vulnérables, notamment les hommes de caste et tous ceux qui n’avaient pas un statut valorisant.

L’Etat a voulu sous-traiter la couverture sécuritaire à un groupe radical majoritairement dogon. Ce groupe devait non seulement se battre contre les terroristes, mais dans un temps doit aussi stopper l’avancer du MNLA.

 Les Dogons reçoivent l’attaque de Hamadoun Kouffa,  car il pense qu’ils sont en complicité avec l’Etat. Et les deux communautés vont se retrouver dans une situation embarrassante. Quand vous allez à Mopti ou dans les localités où il y a les Peulhs et les Dogons, vous allez très souvent trouver les Peulhs en marge. C’est très difficile de voir une famille peulh au centre, ça m’a poussé moi en tant que chercheur à  interroger des gens  et il s’avère que cela a toujours été ainsi.

Que pensez-vous de la cohabitation entre les deux communautés ?

 Les gens ont tendance à dire que les Peulhs et les Dogons cohabitent en harmonie. Cela ne tient pas car, il y a toujours eu des préjugées entre ces communautés.

J’ai eu à interroger des Peulhs. Ils pensent que les Dogons leur prennent toutes leurs terres et ils pensent que les Dogons leur ôtent le droit à la gouvernance. Les Dogons, quant à eux, pensent que les Peulhs leur prennent pour des ignorants et des idiots.

 Certes il y a une crise aujourd’hui, mais bien avant cette crise, les deux communautés avaient un cliché. Même si l’on en parle très peu, ce sont ces clichés qui sont  importants.

 A travers mes recherches,  j’ai constaté que des Dogons parle peulh, mais par contre, les Peulhs comprennent dogon, mais ne le parlent jamais car, ils ont un sentiment de supériorité. Cela veut dire qu’il y a plein de clichés et ce sont ces clichés qui seront exploités par les groupes radicaux violents pour en donner un habillage religieux.

Ogossagou, qu’en est-il ?

 Par rapport à l’attaque d’Ogossagou, ce qu’on ne vous dit pas, c’est que l’environnement y est favorable. Les Dogons n’ont pas suffisamment de champ pour cultiver. Ils sont obligés de descendre des grottes, à la recherche de terres fertiles.

Là où l’attaque a eu lieu, il y avait pas mal de hameaux dogons, parce que dans cette localité la terre est très fertile. Tous ces hameaux ont été majoritairement brûlés par des Peulhs dans un premier temps. Cependant, ils se sont organisés et ont brûlé l’ensemble du village.

 Très souvent les attaques peuvent venir des Peulhs, mais ce sont des attaques qui ont moins d’envergure. Ils vont s’attaquer en forêt, à un ou deux personnes dans un champ. Maintenant, la réplique est brutale de la part de la communauté dogon.

 Vu que les Peulhs ont été victimes d’un nombre important de morts, cela fait des remords. Cette situation crée des émotions. Il faut comprendre qu’il y a une dynamique intéressante qui est le problème d’espace à cultiver et les zones de pâturage qui ne suffisent plus.

Que préconisez-vous ?

Le gros souci tourne autour de l’accès à la ressource naturelle. Le Peulh rentre dans un champ, car il n’a plus d’espace pour le pâturage. Le Dogon, mécontent, qui a son bâton et le conflit est parti.

Tout l’enjeu est l’aspect  foncier, les politiques savent que ce n’est pas une solution aisée et c’est ça le gros souci. Il faut revoir le couloir de transhumance qui existe, il faut redéfinir la politique pastorale dans le contexte malien.

Il faut faire comprendre à ces communautés que l’ethnie est une construction, mais à force de croire en son ethnie, cela nous pousse à croire que les autres sont insuffisants ou pas bien aboutis.

Ces frustrations  vont être récupérées par les groupes radicaux violents et c’est là que le problème va prendre de l’ampleur. Ce sont ces groupes radicaux qui se sont infiltrés au Centre du Mali pour donner un habillage djihadiste à ce conflit.

La  théorie du complot est-elle envisageable ?

Je n’exclurais pas l’hypothèse d’une ingérence étrangère, mais elle me parait très marginale.

 La France est forcément impliquée dans ce qui se passe au Nord,  mais pour le cas du Centre, je ne suis pas l’hypothèse d’une instrumentalisation au profit du conflit. Dire que l’action serait faite par des étrangers, je reste très sceptique là-dessus, car c’est difficile de prouver, quand on est scientifique, l’ingérence d’un acteur étranger dans un conflit local.

Je ne vois pas d’enjeu au Centre que la France serait plus intéressée. L’hypothèse n’est pas exclue, mais je ne vois pas d’évidence.

Réalisée par Sanata GOITA

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