Société

ADRESSE A LA NATION DU PRÉSIDENT : IBK a échoue à son examen de rentrée politique

L’adresse à la nation du président de la République tant sollicitée de plusieurs acteurs sociopolitiques a eu lieu avec un décalage de 24h car elle était attendue le 15 avril 2019. Dans son adresse, le Président a évoqué toutes les préoccupations de l’heure, à savoir l’insécurité, la jeunesse, l’école, la paix sociale et la révision constitutionnelle. Mais, il est loin d’avoir convaincu ses compatriotes qui attendaient des propositions et des solutions aux défis de l’heure. Malheureusement, IBK est apparu comme un président dépassé par les événements et qui s’accroche à la révision constitutionnelle comme une bouée de sauvetage. Une réforme que les Maliens ne classent pas aujourd’hui comme une priorité.

Les préoccupations des Maliens et des Maliennes sont réelles, et cela depuis plusieurs décennies. Cependant, elles ne semblent pas bénéficier de la même attention même si elles sont réellement interdépendantes. Cela doit être considéré tant dans l’analyse que dans les approches de solutions préconisées par les décideurs du pays. C’est ce qui permet d’établir les priorités. Ainsi, l’ordre de présentation des préoccupations dans l’adresse du Président semble s’inscrire dans un ordre de priorité.

Concernant l’insécurité, le président IBK l’a reconnu comme un «défi majeur» qu’il faudra situer à côté d’autres défis exprimés sous forme de soif : «soif de paix, soif de décentralisation effective, soif de développement, soif de reconquérir sa place dans le concert des nations, soif d’être de nouveau un centre de rayonnement et d’influence».

La «flambée de violences» dans le nord, les «violences intercommunautaires» au centre mettent à mal la cohésion sociale, mais constituent une occasion pour le président d’appeler «l’Etat malien, ses partenaires ainsi que les groupes signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation» à prendre «sa part sincèrement, rapidement et effectivement car chaque seconde perdue pour la paix est gagnée par la guerre».

Le président de la République a annoncé des mesures nécessaires que sont «le déploiement de contingents supplémentaires des forces armées et de sécurité, l’engagement de la MINUSMA et de Barkhane dans la sécurisation accrue des populations et la poursuite du programme de désarmement et d’intégration des éléments armés (DDR) de même la mise en place d’un fonds d’intervention d’un milliard de francs CFA en faveur de nos compatriotes se trouvant dans une détresse extrême».

Aussi, le président a-t-il annoncé «un  glissement de crédits de douze milliards de francs CFA vers les services sociaux de base dans le cadre du Plan de Sécurisation Intégré des Régions du Centre (PSRIC)». Tout cela est entrepris ou le sera parce que «l’Etat (…) n’acceptera pas de dérogation et il sévira avec la même rigueur contre toutes les milices, tous les fauteurs de guerre».

Une goutte d’eau dans la mer de l’insécurité

Au regard de la recrudescence de l’insécurité, les mesures sont comme une goutte d’eau dans la mer surtout lorsque l’on sait que ce fléau est en métastase, donc répand au-delà des zones indiquées ou régulièrement mentionnées dans les discours politiques ou dans les médias classiques et nouveaux.

Aujourd’hui, l’ampleur de la prolifération des armes et des milices s’explique non par la faiblesse, mais par l’absence de l’Etat et surtout le manque de croyance aux capacités de l’Etat dans sa configuration classique de protéger les populations et leurs biens. Ainsi, les attaques dont sont victimes les forces de défense et de sécurité elles-mêmes et qu’elles n’arrivent pas à circonscrire justifient davantage le recours aux armes.

Celles-ci suscitent de nouveaux enjeux ou de nouvelles aspirations de leurs détenteurs par rapport à l’ordre social ou sociétal existant ou envers l’acquisition de richesses. A ce rythme, les mesures annoncées ne feront pas le poids surtout que le processus de DDR est régulièrement mis en cause par les querelles internes des mouvements armés, les divergences d’approches des acteurs (Etat et mouvements armés). Et d’autant plus que les prérogatives de l’Etat sont aussi d’indicateurs qui informent de l’inadéquation des mesures annoncées dans les circonstances actuelles.

Les milices et fauteurs de guerre sont dans une logique d’économie criminelle. Penser les gérer comme si on essayait de ramener des enfants apeurés à la maison, c’est mésestimer les intentions de nuisance de ces acteurs et leur fort cadrage du pays.

Un aveu d’impuissance face au malaise de la jeunesse

Le second point de préoccupation du président Ibrahim Boubacar Kéita est relatif à la «jeunesse».  Des jeunes «souvent en perdition» et qui doivent «sortir des chemins de pensée archaïque, des mimétismes politiciens stériles, des impasses des responsabilités malencontreusement assumées ou revendiquées».

Ici, les annonces peuvent s’assimiler à un aveu d’impuissance. Les préoccupations réelles de la jeunesse ne sont pas évoquées, encore moins les raisons explicatives de la situation des jeunes du pays. Il s’agit par exemple de la corruption, de l’impunité et du népotisme ainsi que du chômage. Il est étonnant que ces maux n’aient été évoqués nulle part dans l’adresse du chef de l’Etat qui voudrait bien rassurer la jeunesse dont la seule préoccupation se résumerait à l’Ecole.

Dans ce sens, l’actuel locataire de Koulouba a tenté de répondre ou d’apaiser le front syndical de l’Education. Un secteur toujours au creux de la vague «malgré les efforts entamés se traduisant par un investissement massif en infrastructure, malgré une gestion de plus en plus maîtrisée du flux dans un pays où la poussée démographique est forte, l’école malienne, est loin d’être stabilisée».

Le problème se situe exactement autour de «l’investissement massif en infrastructures» qui est un vrai nid de corruption et de népotisme engloutissant les ressources financières sans que les acteurs directs en voient la couleur. N’ayant pas les moyens ou manquant d’arguments pour le calmer ce front socioprofessionnel, IBK a préféré demander au gouvernement de chercher un «point d’équilibre, un terrain d’entente via une négociation intelligente, et ce dans le respect mutuel, dans les limites bien comprises de ce que l’Etat peut consentir tout de suite et ce qu’il ne peut que plus tard».

Mais, il sera difficile de trouver cet équilibre car le gouvernement semble avoir tenu le même langage sans que cela puisse dénouer la crise. La nouveauté résiderait dans le fait que l’annonce de l’instruction est faite directement par le président de «consentir tout de suite et ce qu’il ne peut que plus tard». Sans doute que les enseignants attendaient mieux de lui en termes d’assurance.

Ainsi, le gouvernement et le Collectif de syndicats sont renvoyés à leur responsabilité de devoir s’entendre même si l’on sait que les syndicalistes ne se plieront pas forcément à la volonté du président. Ils n’obéissent qu’au mandat des membres, donc des enseignants. Or, la lutte a été déjà si dure qu’il est plus facile pour les syndicats de poursuivre la grève jusqu’à satisfaction de leurs doléances que d’accepter des «miettes» qui pourraient ne jamais tomber d’ailleurs.

La bonne foi des acteurs (gouvernement et syndicats) est la seule option sérieuse. Malheureusement, la confiance n’est pas le dénominateur commun entre ces deux acteurs. Aussi, à quelques mois de la fin de l’année scolaire et sachant que les programmes scolaires ne sont pas exécutés de manière à permettre aux enfants des examens dignes de leurs efforts, IBK ne devrait point laisser le problème entre gouvernement (qui a entre-temps démissionné le 18 avril 2019) et syndicats qui semblent établis dans une logique de «nous pas bouger».

Tirer les leçons des rencontres précédentes pour avancer dans le dialogue national inclusif

Même si les négociations avec les enseignants reprenaient, personne ne saurait prédire leur fin encore moins leur issue. Une seconde manche devrait être envisagée pour demander aux enseignants d’accepter d’encadrer les élèves pendant les mois censés être leurs vacances. Et le nouveau gouvernement ne doit pas se faire surprendre par le syndicat avec de nouvelles revendications afin d’éviter de troubler la paix sociale en ouvrant des brèches pour d’autres corporations.

 Au nom de cette paix, le président a rappelé les rencontres qu’il a eues depuis de longues semaines avec des acteurs sociopolitiques. Lesdites rencontres semblent l’avoir inspiré pour poursuivre et approfondir «le débat autour des évolutions prises en charge par la révision constitutionnelle».

Même si cette priorité tombe après les premières, le président voulait juste ramollir les critiques faites à lui jusqu’à présent de n’avoir d’yeux et d’oreilles que pour la révision de la Constitution. Il a fait part de sa décision «de confier à un triumvirat la tâche de diriger un cadre de concertation nationale regroupant du 23 au 28 avril 2019 les représentants de toutes les forces politiques et sociales de notre pays».

Le chef de l’Etat sait qu’il est attendu sur ce sujet qui cristallise les attentions de ses compatriotes depuis des décennies sans qu’une solution soit trouvée. Le format envisagé comme la solution présidentielle ne tiendra pas la route pour quelques raisons. La première est que sa «main tendue» est à peine prise que le président semble s’intéresser à d’autres chantiers. Le dialogue national devrait trouver son départ dans l’apaisement de la tension politique entre lui et certains acteurs politiques, notamment de l’opposition. La seconde raison est la nomination du triumvirat pour diriger la concertation nationale.

Une contestation des membres de ce triumvirat par les autres acteurs de la classe politique ou civile sera un cheveu sur la soupe du président, surtout que le temps n’est pas donné. En troisième raison, il convient de tirer leçon des rencontres précédentes pour savoir qu’une telle concertation a besoin de temps pour être préparée, organisée et pour mettre en place son suivi.

Tout cela doit se faire sur une base consensuelle de partage des termes de références et de la détermination des participants. Tout cela sera difficilement réalisable dans le temps annoncé par Ibrahim Boubacar Kéita dans son message à la nation. Que se passerait-il si cela ne se faisait pas ? Quelle est la capacité d’IBK à rebondir avec de nouvelles propositions ?

Aussi, le traitement prévu pour les contestations publiques initiées par Mahmoud Dicko et le Chérif de Nioro est-il une autre raison. Ne pas prendre ces contestations au sérieux, c’est s’engager dans une lutte dont l’issue est vraiment inconnue. Toute manifestation d’envergure comme celle du 5 avril doit être évitée dans notre contexte de fragilité et de volatilité. Il y va de ce qui reste de l’égard pour certaines de nos institutions qui ne sont de plus en plus l’ombre d’elles-mêmes par la faute des hommes chargés de les animer.

Une dernière raison est relative à la résolution du problème qui est à la base de l’échec des deux précédentes tentatives de révision de la Constitution : l’article 118 ou plutôt la question d’intégrité du territoire ! Les agissements restés impunis d’une des parties signataires de l’Accord, notamment la CMA, avec la commémoration de la prétendue indépendance de l’Azawad le 6 avril 2019 

Le gouvernement n’a même pas fait une déclaration de condamnation renforçant les inquiétudes ou les réserves de certains acteurs sociopolitiques quant à la révision de la Constitution du 25 février 1992. Le Mali exerce-t-il sa souveraineté sur cette partie du territoire ?

Il est important de rappeler que les rencontres initiées par le président Kéita n’ont pas touché les «veilleurs vigilants, impliqués et inlassables», cette société civile disparate dans les petites associations (dont la mobilisation se fait à travers les réseaux sociaux) sans oublier des partis politiques et des personnalités reconnus qui n’ont pas répondu à l’appel de remise de l’avant-projet de Constitution.

L’adresse du président de la République comporte certes des mesures, mais elles ne sont pas à la hauteur des attentes et des souffrances des Maliens, tout bord confondu. Les Maliens souffrent de leur justice, de la corruption et de l’impunité. Les déplacés et réfugiés ne sont pas encore rentrés. Des élections de proximité n’ont pas eu lieu dans certaines communes depuis 2009 et des autorités intérimaires n’y sont pas effectives.

Une violation de la loi au vu et au su du gouvernement et de ses partenaires. Les maux dont souffre actuellement le Mali exigent de la part du président de la République plus de courage et de fermeté. Ce qui a manqué dans son adresse du 16 avril 2019. Ce qui fait dire à des observateurs que l’espoir du changement ou de l’amélioration est renvoyé aux calendes grecques. Et ce serait dommage ! Plus pour le régime que pour le peuple malien !Hamady Tamba

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