Au Mali, «la France impose une lecture fermée de la crise»

3 mois ago
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Alors que de nouvelles attaques ont fait neuf morts au Mali le 14 août, le chercheur Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel, décrypte les failles de l’opération Barkhane au Sahel, la plus importante de l’armée française hors des frontières nationales.

À peine élu, Emmanuel Macron prenait l’avion pour Gao. Quelques semaines plus tard, il est retourné au Mali. Depuis son arrivée à l’Élysée, le président de la République a logiquement hérité du lourd dossier malien : la France y compte encore une très importante présence militaire. L’opération Serval, lancée en janvier 2013 par François Hollande, s’est même élargie depuis : devenue Barkhane en 2014, elle porte sur cinq pays, le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et la Mauritanie. Barkhane est de loin l’opération extérieure la plus importante de la France, avec plus de 4 000 hommes déployés.

Mais si le Mali a évité la partition nord-sud, il vit quotidiennement au rythme des attaques de groupes armés djihadistes. Elles se sont même étendues à de nouvelles régions, du nord, où elles n’ont jamais cessé, au centre du pays. En 2016, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) a comptabilisé 385 attaques dans le nord et dans le centre du Mali, qui ont coûté la vie à 332 personnes, dont 207 civils. C’est deux fois plus qu’en 2015… Durant le premier trimestre 2017, elle a recensé 45 attaques et au moins 151 victimes. Dans un récent rapport, l’ONG évoque « un niveau d’insécurité sans précédent ». Même l’ONU en convient.

La France continue cependant de défendre mordicus sa stratégie : Macron a bien insisté, lors de ses visites, sur l’importance du développement, même si son gouvernement vient de décider d’une baisse de l’aide au développement en 2017 et il est trop tôt pour affirmer que ses propos ont été suivis d’effets. Plusieurs chercheurs estiment pourtant que les dirigeants français se trompent quand ils affirment, dans un discours binaire, que l’ennemi, dans cette région, n’est qu’un « fou de Dieu » étranger aux revendications des populations locales, et quand ils réduisent le conflit malien à la guerre globale menée contre le djihad, comme l’a fait François Hollande lors de son passage éclair à Gao, le 13 janvier 2017.

C’est par exemple le cas d’Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel et chercheur à la Brussels School of International Studies, de l’université de Kent (Royaume-Uni), qui parle d’un « djihad endogénéisé », bénéficiant d’ancrages locaux et profitant des manquements de l’État malien, notamment la corruption. Selon lui, la France pâtit d’une politique presque exclusivement focalisée sur la lutte militaire antiterroriste, occultant les ressorts politiques de la crise.

Quel bilan tirez-vous de l’opération Barkhane, lancée en août 2014 avec l’accord de cinq pays, le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et la Mauritanie ?

Yvan Guichaoua. Il est franchement en demi- teinte. Tout le monde s’accorde à dire que l’intervention française au Mali [Serval, lancée en janvier 2013 – ndlr] a dans un premier temps été efficace militairement, au sens où elle a permis de chasser ou d’éliminer des djihadistes importants qui occupaient le nord du pays et de restaurer l’intégrité territoriale du Mali. Le Mali est, sur le papier, de nouveau « un et indivisible », même si les anciens séparatistes (désormais signataires d’un accord reconnaissant l’unité nationale) continuent de contrôler de nombreuses zones.

Mais l’équation malienne est loin d’être résolue, du point de vue politique et en matière de lutte antiterroriste. Depuis Serval, les groupes djihadistes, autrefois dominés par des Algériens, se sont recomposés et endogénéisés. Début mars, cinq chefs djihadistes ont ainsi annoncé, dans une vidéo, l’unification de leurs groupes armés autour d’un chef touareg originaire de la région de Kidal, Iyad Ag Ghaly, et d’un prêcheur peul Hamadoun Koufa.

Tant qu’il s’agissait de chasser du Mali des combattants considérés comme des interférences venues de pays étrangers, l’intervention française pouvait faire sens. Mais si l’on admet désormais que l’activité djihadiste est engendrée par le Mali lui-même, l’intervention française se mêle de facto de conflits entre ressortissants d’une même entité nationale. Qui peut, et qui doit, décider ce qui est bon, ou mauvais, pour les habitants d’un pays ?

Cette évolution des groupes djihadistes maliens renforce-t-elle les critiques sur la France, régulièrement accusée d’ingérence, voire de post- colonialisme ?

On se souvient bien sûr de l’image de François Hollande acclamé à Gao, en février 2013, quelques semaines seulement après le déclenchement de l’opération Serval. Mais cette lune de miel entre la France et la population malienne constitue plutôt l’exception que la règle. Le discours anti-impéraliste est constant dans l’histoire malienne.

Il faut se rappeler que la crise a été déclenchée en 2012 par les séparatistes touaregs du MNLA : à ce moment-là, le récit dominant au Mali consistait à dire que l’intervention française en Libye, d’où est parti un important renfort militaire au MNLA, avait provoqué la résurgence de la rébellion touarègue. L’image de la France était alors déplorable. Elle l’est de nouveau en partie aujourd’hui, alors que l’armée n’est pas revenue à Kidal et que les attaques se multiplient dans le nord, mais aussi désormais dans le centre du pays et, même, depuis le sol malien, au Niger et au Burkina Faso. Depuis janvier 2013, l’aire géographique des opérations des djihadistes s’est étendue et, sur le plan rhétorique, la France se retrouve au centre d’un flux permanent de discours critiques : accusée d’atteinte à la souveraineté nationale, on lui reproche aussi de ne pas venir en aide assez promptement à l’armée malienne lorsqu’elle est attaquée. Médias et réseaux sociaux maliens alimentent continûment ces discours.

Par ailleurs, la France intervient sur la scène politique malienne : la conférence d’entente nationale, prévue par les accords d’Alger[officiellement appelés accords pour la paix et la réconciliation au Mali, signés en 2015 – ndlr], a récemment appelé à discuter avec tous les « enfants du Mali ». Cet appel, aux contours flous, conduisait, de fait, à requalifier la crise qui secoue le pays, et ne pas la considérer par le seul angle du contre-terrorisme. Mais ce dialogue n’a même pas été entamé : la porte a aussitôt été refermée sous pression de la France.

Pourquoi ?

L’action militaire s’accommode mal du « gris » ; elle a besoin de règles de décision claires pour désigner des cibles. Or la crise malienne, ce n’est presque que du « gris », c’est-à-dire des acteurs qui ne sont ni du côté de l’allégeance stricte à l’ordre démocratique
libéral, ni du côté du djihad et de la théocratie. Ces acteurs sont reliés par des liens économiques, clientélistes, religieux, communautaires, personnels mais on voudrait les situer exclusivement aux deux extrémités, largement fictives, du spectre, afin, en quelque sorte, de trier les bons et les mauvais.

La politique de la France, mais aussi de la communauté internationale, c’est d’indiquer la « bonne » direction du spectre et de tordre le bras de ceux qui rechignent à y aller, ou de leur offrir quelques carottes. Cette démarche se heurte aux multiples manières dont sont reliés les Maliens entre eux, aux multiples manières dont ils se représentent l’idéal politique à atteindre et, aussi, à l’identité des lanceurs d’injonction : pourquoi faudrait-il suivre ce que disent des gens venus de l’extérieur ? Par ailleurs, l’ordre démocratique libéral est ce que des décennies de « développement » ont vendu au lendemain des indépendances ; il est au principe même de la crise actuelle : en quoi l’offre politique qu’on demande aux Maliens d’adopter est- elle nouvelle ?

La France prend en charge le versant sécuritaire de cet énorme chantier. Le problème est qu’on ne peut pas compartimenter le sécuritaire et le politique, particulièrement au Mali où prolifèrent les groupes armés, souvent adossés à des communautés. Au Mali, pour être écouté, il faut être armé. Déjà dans les années 1990, il y avait très peu d’espace pour les civils capables de faire de la médiation. Cette fois, il n’y a que des hommes en armes. Ainsi, schématiquement, lorsque le contre-terrorisme français ou malien cible un groupe armé, c’est potentiellement des groupes sociaux qu’il s’aliène. Faire la paix devient donc plus ardu. Le contre-terrorisme n’est pas neutre pour les dynamiques politiques locales ; l’idée qu’on “éradique” le terrorisme comme une tumeur cancéreuse qui n’a rien à faire là est une totale escroquerie intellectuelle.

À défaut de règle d’identification claire des “bons” et des “méchants”, la France pousse donc les porteurs d’armes à rejoindre le processus de paix et “tape” sur ceux qui ne suivent pas. Cette stratégie a partiellement fonctionné, comme le montre la présence du HCUA

[Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad – ndlr] ou du MAA [Mouvement arabe de l’Azawad – ndlr]parmi les signataires des accords d’Alger. La France s’octroie le droit de frapper militairement les autres groupes. Par ricochet, ces groupes se réorganisent, comme c’est actuellement le cas derrière Iyad Ag Ghaly : la dynamique guerrière polarise le paysage politique, mais jusqu’à un certain point seulement, car l’action antiterroriste ne peut suffire pour gagner l’adhésion large des populations locales.

Lors de sa première visite au Mali [juste après son entrée en fonction, en mai – ndlr], Emmanuel Macron a tenu un discours un peu plus subtil en mettant en exergue la partie sur le nécessaire développement du Mali. Mais le problème n’est pas tant le développement que l’offre politique. La crise malienne est un problème de gouvernance et d’offre politique acceptables pour les populations.

Comment expliquez-vous que la France ait, comme vous l’écrivez, une « image déformée de la relation complexe entre les groupes radicaux et les populations locales », alors qu’elle compte, chez les diplomates et les militaires, de nombreux cadres qui ont été en poste dans la région ?

Les Français sont très conscients de la complexité de la situation malienne. Le Quai d’Orsay notamment connaît très bien tous les acteurs, y compris ceux qui font du narcotrafic. Mais l’intervention militaire lancée en 2013 comportait un enjeu de très court terme. Au passage, elle a contribué à redorer le blason de François Hollande et à améliorer, provisoirement, sa popularité. Les acteurs se sont ensuite retrouvés assez démunis pour assurer le service après-vente, d’autant plus que la ligne de la partie gouvernementale malienne est assez indéchiffrable.

Par ailleurs, la difficulté à sortir du paradigme militaire relève davantage de l’inertie institutionnelle que d’une quelconque idéologie : les Français sont myopes. La guerre au Mali a été essentiellement gérée par Jean-Yves Le Drian [ministre de la défense de 2012 à 2017 – ndlr]. Le Quai d’Orsay a, quant à lui, été longtemps inaudible, même si cela s’est un peu amélioré avec l’arrivée de Jean-Marc Ayrault au ministère des affaires étrangères [de 2016 à 2017 – ndlr].

Or, du côté des militaires, la logique est d’abord celle de l’efficacité : leur enjeu sur le terrain est celui de la stabilisation : ils sont là pour frapper ceux qu’ils jugent impliqués dans les activités terroristes. Point. Nous verrons si l’arrivée de Le Drian au Quai d’Orsay va encore renforcer cette logique dans les mois qui viennent.

Comment expliquez-vous que la France se soit à ce point appuyée sur un président, Ibrahim Boubakar Keïta, dit « IBK », pourtant mis en cause pour sa proximité avec le sulfureux Michel Tomi, et représentant des élites discréditées auprès de la population malienne ?

Lors de l’élection présidentielle, il a été présenté comme le candidat de la France. Mais ce n’est pas Paris qui a fabriqué IBK. Simplement, la France estimait qu’il était capable de remettre le pays sur pied. C’est un peu la tragédie des interférences françaises sur la scène politique africaine : la France voit émerger des figures considérées comme porteuses d’espoir ; elle jette son dévolu sur elles, avant d’être déçue. Il s’agit d’un cycle récurrent.

En réalité, IBK cherche à gouverner le nord du Mali avec les mêmes techniques qu’Amadou Toumani Touré [président démis par le coup d’État de 2012 – ndlr] : le Sud s’appuie, pour le Nord, sur des élites armées représentant des intérêts marchands et commerciaux, mais pas sur les élites politiquement légitimes. Il s’agit d’une répétition tragique de l’histoire. D’autant que l’on refuse de dire que le problème du Nord-Mali est aussi à Bamako.

Dans quelle mesure la France pèse-t-elle sur la vie politique malienne ?

La présence militaire est là pour protéger l’intégrité territoriale du Mali. Mais elle n’est pas neutre quant à la solution politique pour résoudre la crise. Du côté français, le non-dit repose essentiellement sur la place de l’islam dans la régulation politique et sociale.

Sur le papier, le Mali est un pays laïque : ce qualificatif est une garantie pour lui d’obtenir l’aide internationale. Pour la France, ce serait une ligne rouge de basculer vers un modèle comprenant une mise en place, même partielle, de la charia, ou la reconnaissance des cursus éducatifs en langue arabe. La France reste attachée à son aire d’influence. Un terme bien plus juste que la vision d’un pré carré où Paris tirerait toutes les ficelles.

Il est intéressant de voir que plusieurs gouvernements étrangers s’en remettent aux Français sur le dossier malien : le leadership de la France sur cette zone est encore reconnu. Ouvrir des négociations, concrètement très hypothétiques, avec des groupes djihadistes maliens, portant, entre autres, sur la place de l’islam dans la société, risque potentiellement de faire perdre cette influence à la France.

Résultat, en imposant une lecture fermée de la crise, et en en faisant uniquement une affaire de lutte antiterroriste, on interdit l’émergence de solutions nationales maliennes.

La mise en place du G5 Sahel, soutenu par la France, avec le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et la Mauritanie, peut-elle améliorer la situation ?

Le projet doit permettre de mutualiser les coûts et de remettre sur pied un appareil sécuritaire régional. Mais la question du financement n’a pas encore été réglée – notamment en raison des réticences américaines. En dehors de l’opération de repackaging de Barkhane en G5 Sahel, il est bien difficile de prédire ce que cette nouvelle structure va changer au plan sécuritaire. Au plan politique, l’initiative comporte au moins deux risques : affaiblir les organisations régionales africaines et offrir une prime à des dirigeants nationaux aux standards démocratiques discutables.

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Par LÉNAÏG BREDOUX
 Article publié le mardi 15 août 2017 dans www.mediapart.fr

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