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L’armée du #Mali, en progrès mais peut mieux faire

Dans un entrelacs de combats dont nul ne trouve l’issue, les Forces armées maliennes sont régulièrement frappées par les djihadistes. Et tout aussi régulièrement accusées d’exactions. Malgré le refrain national, et français, sur une « montée en puissance » qui se fait attendre.

Bamako (Mali), envoyé spécial. – Début 2012, ce fut la débâcle face aux séparatistes et aux djihadistes, qui s’est terminée par l’accès au pouvoir de la junte médiocre du capitaine Sanogo. En 2013, les soldats français et tchadiens écrivaient les pages de la reconquête, sans leurs homologues maliens. À peine redéployées dans le pays, les Forces armées maliennes (Fama) furent de nouveau défaites par une coalition de groupes armés à la suite d’une offensive désastreuse sur Kidal en mai 2014. Ces dernières années, le Mali a eu peu d’occasions d’être fier de son armée.

Les Fama ont subi de lourdes pertes : 180 militaires ont été tués entre janvier et juin 2017, 68 entre octobre 2017 et mars 2018. Le plus souvent lors d’embuscades, d’attaques contre leurs camps ou dans l’explosion de mines artisanales.

Derrière cette hécatombe, une certitude rassurante voudrait pourtant se dessiner à force de discours : l’armée malienne se renforce, gagne en confiance et sera bientôt à la hauteur du combat à mener. L’expression “montée en puissance” résume cette idée. Elle est devenue une antienne, utilisée notamment par le chef d’état-major de l’armée française en avril 2016, puis par son homologue malien en janvier 2018.

D’importants moyens ont effectivement été déployés pour faire renaître l’armée malienne de ses cendres. La loi d’orientation et de programmation militaire 2015-2019 prévoit un investissement de près de 1,9 milliard d’euros et le recrutement de 10 000 nouveaux éléments. Le 11 février 2018, le premier ministre Soumeylou Boubeye Maïga a adopté une posture de reconquête. « Nous avons décidé de déployer progressivement un effectif important des Fama dans la région de Mopti pour qu’il n’y ait plus un mètre carré du territoire qui soit hors de notre contrôle. »

A Malian Armed Forces soldier is pictured near Tin Hama, Mali, October 20, 2017. Picture taken October 20, 2017. REUTERS/Benoit Tessier

L’attaque du camp militaire de Soumpi, le 27 janvier, au cours de laquelle 14 soldats maliens ont été tués et le camp pillé, ne contredirait pas cette tendance positive. « Même si des équipements militaires ont été emportés, les Fama ont plus combattu cette fois-ci, en comparaison de ceux qui avaient fui lors de la dernière attaque du chantier Sogea-Satom, considère une source sécuritaire internationale. Les pertes ont même été plus importantes du côté des terroristes. »

Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), le président malien, Mahamat Saleh Annadif, le chef de la Minusma, et certains médias ont vu dans ce revers un signe de fébrilité des djihadistes. Les ennemis ont été « rendus littéralement fous » par « la montée en puissance du G5-Sahel » et la « détermination farouche » des Fama, a déclaré IBK. Pour Mahamat Saleh Annadif, l’épisode peut se lire également comme la manifestation de « l’énervement des terroristes face aux nouvelles dispositions prises ».

Faut-il voir dans ces différents constats et déclarations les signes d’une réelle “montée en puissance” ou plutôt une propagande de guerre désespérée, à l’image de celle qui, en 2012, avait fait passer les défaites pour des “replis stratégiques” ?

« Pour les terroristes, l’occasion fait le larron, pense la même source sécuritaire. Les cibles molles et occasionnelles sont souvent attaquées, rarement deux fois en ce qui concerne la Minusma. En revanche, ils ont bien compris qu’ils pouvaient attaquer les garnisons maliennes à intervalles réguliers, car les mesures de renforcement ne durent jamais. Ce qui semble difficile pour cette armée, c’est l’effort sur le long terme. »
Dénoncé dès le déclenchement de la rébellion en 2012, le comportement des Fama préoccupe toujours les observateurs. Un récent rapport de la Minusma attribue 288 « violations des droits de l’homme et abus » aux « autorités maliennes » pour la période du 1er janvier 2016 au 30 juin 2017. N’eût été le regroupement des groupes armés, ex-rebelles et djihadistes, au sein d’une même catégorie, elles seraient arrivées en tête du classement. Déjà auteur d’un rapport sur le sujet en septembre 2017, l’ONG Human Rights Watch a réclamé lundi 9 avril des enquêtes concernant « la mort en détention de 27 hommes, et la torture grave de deux autres, en février, mars et avril 2018 pendant l’opération Dambe », menée en début d’année dans plusieurs régions du pays.

Le 6 avril, les Fama ont annoncé la mort de « 14 suspects terroristes à la suite d’une présumée tentative d’évasion » à Dioura, dans la région de Mopti, sans fournir plus de détails. Une version des faits rapidement remise en cause par l’association peule Tabital Pulaaku, qui dénonce des exécutions sommaires. Le ministère de la défense a annoncé deux jours plus tard l’ouverture d’enquêtes « de manière à traduire les éventuels auteurs en justice ».

Récurrents, ces constats négatifs sur les Fama sont de moins en moins bien acceptés dans une capitale malienne en guerre, agacée d’être encore et toujours stigmatisée comme le “maillon faible” régional par ses voisins sahéliens et ses alliés étrangers. L’uniforme, sur lequel se sont accumulées les morts, les douleurs, les blessures d’amour-propre et les vexations, cristallise aujourd’hui le sentiment d’injustice, sur fond de reportages télévisés étrangers parfois condescendants.

« Arrêtons donc d’accuser notre armée pendant ses moments de victoire ! Arrêtons de ternir sa montée en puissance par des supposées violations des droits de l’homme dont les preuves n’ont jamais existé ! » peut-on lire dans la presse nationale.

« Toujours vouloir montrer une image négative des Fama ! Pourtant c’est elle qui sécurise les convois logistiques de la Minusma et leur vient en aide lors d’opérations de secours. Cela, hélas il n’en est JAMAIS fait mention ! Hélas… », s’est plaint dans un tweet, le 13 mars, le député Karim Keita, président de la commission défense de l’Assemblée nationale et fils d’IBK.

« Ces infos bien qu’à disposition de plusieurs médias internationaux ne seront point ventilées car trop positifs [sic] sur le Mali », a-t-il publié quelques jours plus tard au sujet d’une opération à succès de l’armée malienne.

Réagissant à l’événement de Dioura, le ministre de la défense, Tiéna Coulibaly, a déclaré sur RFI qu’il fallait « arrêter de culpabiliser l’armée malienne. […] Pourquoi on veut faire croire que l’armée du Mali, elle, est dirigée non pas contre les terroristes, mais contre des citoyens maliens ? »

Le commandant de la force Barkhane avait apporté le 22 mars son soutien à ses compagnons d’armes maliens. « Je ne connais pas d’armée qui serait capable d’être engagée sur le terrain massivement comme elle l’est et en même temps de se restructurer en profondeur. Donc il est facile de critiquer mais l’action est plus difficile. Moi, je tiens à saluer les efforts de cette armée malienne », a-t-il déclaré à la presse le 22 mars.

Entre sentiment de persécution, théorie du complot et calculs politiques à quelques mois de l’élection présidentielle, la sensibilité est à fleur de peau. La création récente de pages Facebook et Twitter a permis de donner plus de visibilité aux actions des Fama et notamment à leurs succès, mais leur couverture médiatique ne peut se comparer avec celle des actions de Barkhane et de la Minusma.

Dans un contexte aussi sensible, Bamako a opté pour la répression des critiques. Un correspondant de Radio France internationale à Bamako a vu son accréditation suspendue en janvier à la suite d’un tweet ironique après une attaque. Une « provocation inacceptable », avait justifié le gouvernement.

Ceux qui parlent un peu trop fort des défaillances de l’armée sont poursuivis en justice. Avant d’être relaxé par la cour d’appel en novembre 2017, l’activiste « Ras Bath » avait été condamné à un an de prison pour « incitations à la désobéissance des troupes ». En cause, une émission de radio dans laquelle il avait dénoncé le détournement des primes des militaires et leurs conditions de travail. « Quand, en période de guerre, on a le courage de voler l’argent de militaires, d’affamer le militaire au front, on doit aussi avoir le courage de dénoncer ce manquement », avait-il déclaré devant la cour d’appel.
Fort avec les “faibles”, le pouvoir donne l’impression d’être faible avec les forts. À quelques mois de l’élection présidentielle du 29 juillet, qui se tiendra « quoi qu’il arrive », selon les mots du premier ministre, l’exemplarité ne semble déjà plus compatible avec les intérêts politiques à court terme d’un président dont les actes, à défaut des paroles, suggèrent une nouvelle candidature.

Chef d’état-major des armées sous la junte du capitaine Sanogo, Ibrahim Dahirou Dembélé est passé en quelques mois du statut de prévenu dans l’affaire du charnier des bérets rouges à celui d’inspecteur général des armées, avec grade de général de division. Au-delà du retour en grâce des ex-putschistes, 32 associations de défense des droits humains ont appelé début mars IBK à suspendre la rédaction d’un projet de loi d’amnistie dont elles craignent que « l’interprétation permettrait des amnisties pour des auteurs de graves violations de droits humains ».

Aucune poursuite n’a été engagée après la révélation par le Vérificateur général, dans un rapport publié en octobre 2015, d’irrégularités financières dans l’achat de l’avion présidentiel et de matériel militaire, en 2013 et 2014, atteignant 43 millions d’euros, dont près de 20 millions d’euros de fraude. « Le contrat de fourniture de matériels et autres équipements aux Forces armées maliennes est la parfaite illustration d’une mauvaise gouvernance financière et d’une gestion désastreuse des deniers publics », avait commenté le Vérificateur. À la suite de l’audit de l’institution, un décret avait été pris afin de limiter le contrôle sous le prétexte du secret défense.

Meurtrie sur le terrain, utilisée comme vache à lait par une certaine élite corrompue, l’armée malienne semble finalement bien seule dans ce conflit. Les 4 000 éléments de Barkhane ne peuvent pas courir en permanence aux quatre coins du Sahel, et le contre-terrorisme n’est pas dans le mandat de la Minusma. « À quoi bon faire du maintien de la paix alors que nous menons une guerre régionale contre le djihadisme ? » a chargé sans ménagement le président malien dans une interview au Monde. Les pays s’accumulent au sein de la Minusma en prenant le minimum de risques. « On est dans du “smart pledge”, décrit un observateur. On cherche à maximiser le profit politique d’une participation à une mission de maintien de la paix tout en minimisant les pertes. »

À Soumpi, nulle aide aux militaires maliens n’est venue du ciel. À 95 km de là, le camp de la Minusma de Goundam n’a pas d’hélicoptères et les appareils n’auraient de toute façon pas pu intervenir de nuit. L’attaque n’a par ailleurs pas été communiquée en direct mais après coup. « Les Fama veulent évoluer seules sans tenir compte de l’assistance internationale. Cela les pousse quelquefois à ne pas solliciter l’aide étrangère. Et les aéronefs dont elles disposent ne tirent pas à cause des défaillances liées à l’aviation malienne en quête d’opérationnalité », rapporte une autre source.

Comme des voix s’élèvent contre le dénigrement des Fama, le discours pessimiste ambiant fait aujourd’hui lui aussi l’objet d’une remise en cause, à la fois par le Mali et par la France.

« On ne peut pas parler de dégradation sécuritaire », a déclaré le directeur du renseignement militaire français devant des journalistes spécialisés. La situation est « contrôlée », a-t-il ajouté en évoquant un « bruit de fond de harcèlements, mais qui existe depuis la fin de [l’opération] Serval et qui continue ». « Il n’y a plus de sanctuaire terroriste au Mali », a par ailleurs expliqué en mars le commandant de la force Barkhane. « Les bilans et rapports ne sont-ils pas souvent orientés ? » a interrogé Karim Keita le 5 février au sujet des différentes publications faisant état d’une dégradation de la sécurité.

Le JNIM d’Iyad Ag Ghali à la frontière algérienne et l’État islamique au Grand Sahara à la frontière nigérienne ont effectivement subi ces derniers mois des pertes importantes à la suite des opérations conjointes de Barkhane, de milices touaregs et des Fama. Mais les faits, les populations et les spécialistes de la région n’indiquent pour l’instant pas de relation de cause à effet positive, bien au contraire. Trimestre après trimestre, les rapports du secrétaire général de l’Onu sur le Mali soulignent la « détérioration des conditions de sécurité » et l’extension de la zone opérationnelle des groupes dits terroristes.

Une fois passé le premier ministre et ses déclarations rassurantes dans la région de Mopti, en février dernier, la réalité reprend le dessus et des écoles à peine réhabilitées sont saccagées.

Là où les Fama sont absentes ou en nombre insuffisant, le processus d’armement des civils se poursuit, à l’image du pays dogon et du Macina où les habituels conflits intercommunautaires entre éleveurs peuls et agriculteurs prennent une tournure guerrière. Les autorités sont soupçonnées de prendre parti contre les Peuls, dont les accointances de certains avec les groupes djihadistes ont entraîné la stigmatisation de populations entières.

Signe d’impuissance, la hiérarchie militaire a pris le 1er février une mesure aussi drastique qu’impopulaire interdisant la circulation en pick-up ou à moto dans douze cercles des régions de Ségou, Mopti et Tombouctou. Une semaine plus tard à Gao, des tensions entre Songhaï et Arabes ont conduit les autorités à imposer un couvre-feu d’une semaine. La dernière semaine de février, six soldats maliens, quatre casques bleus et deux soldats français sont morts dans l’explosion de mines artisanales. Les engins explosifs improvisés (EEI) sont devenus en quelques années un fléau. Depuis le début de l’année 2018, 40 civils ont perdu la vie dans des explosions d’EEI. C’est déjà le double de l’ensemble des victimes de 2017.

Les « sanctuaires terroristes » ont-ils été brisés ? Depuis 2013, aucune grande ville des régions du Nord n’est occupée par ces groupes. Mais entre Tombouctou et Taoudéni règne un calme trompeur. Dans ce « Grand Nord » immense et silencieux comptant pour un quart du territoire national, AQMI évolue aux confins de l’Algérie et de la Mauritanie, deux pays épargnés par des groupes progressant pourtant à leurs frontières.

« Dans plusieurs localités de ces régions, la charia fait force de loi, rapporte le représentant d’un groupe armé. Des cadis tels que Houka Houka ont une influence incontestable, notamment dans la zone du lac Faguibine. » Houka Houka est un ancien juge islamiste de Tombouctou, libéré en 2014 par les autorités maliennes dans le cadre des négociations politiques avec les groupes armés.

Dans la nuit du 29 au 30 mars, Barkhane a mené à 120 km au nord de Tombouctou une opération contre « un groupe armé terroriste ». Elle aurait permis d’éliminer trois terroristes, dont un cadre de la katiba Al-Furqan.

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