Politique

LES ELECTIONS AU MALI: Un mirage démocratique ?

Le début des années 1990 a été marqué en Afrique par une vague de démocratisation et par l’universalisation du discours démocratique, entraînant la réintroduction du multipartisme et des élections concurrentielles dans la plupart des pays du continent. Il s’agissait pour beaucoup d’une redécouverte, après une longue parenthèse autocratique durant laquelle des régimes monopartisans furent mis en place au nom des impératifs de la construction nationale et du développement, mais également pour élaborer des stratégies d’accaparement des ressources internes ou des rentes liées à l’extraversion. Si des élections dans le cadre du parti unique ou de l’administration locale étaient parfois maintenues, elles prenaient bien souvent la forme de plébiscites à la régularité contestable. Au Mali où en sommes avec l’organisation des élections depuis le renouveau démocratique.Aujourd’hui, la mise en place d’éléments normatifs et opératoires a renforcé la crédibilité des élections au Mali. Elles se sont ainsi imposées comme la procédure de désignation légitime des dirigeants politiques, privilégiée à la fois par la majorité des responsables politiques et par les institutions nationales. À ce titre, 2018 est une grande année au Mali, avec pas moins de l’élection présidentielle et les législatives. Pourtant, le scrutin du 29 juillet, est venu mettre à mal l’organisation du scrutin avec son corollaire de fraude et d’irrégularité.

Plus de vingt ans après la période de transition démocratique, un état des lieux de la réintroduction de la démocratie électorale au Mali est donc bienvenu. Nous nous demanderons ainsi si la généralisation des processus électoraux a contribué à une consolidation de la démocratie ou si ceux-ci n’ont été au contraire qu’une façade permettant le maintien d’élites dont les discours changent mais non les pratiques, voire un vecteur d’instabilité dans des contextes historiques et culturels éloignés de ceux de l’Occident. A analyser les limitations et les difficultés parfois rencontrées dans les acclimatations de la procédure électorale au Mali, l’on se rend compte qu’il y’a beaucoup de chemin encore à parcourir.

Une « sanctification » du vocabulaire électoral et démocratique

Depuis 1991, des élections multipartites ont été organisées au Mali avec chacun son lot de contestation. La démocratie électorale paraît ainsi implantée au Mali, au moins sous une forme partielle. Pour s’en convaincre, il suffit de voir avec quelle dextérité et quelle profusion les élites politiques maliennes se sont approprié le vocabulaire de la démocratie et du vote. Aujourd’hui, la quasi-totalité des dirigeants maliens se revendiquent comme élus du peuple et pourraient très difficilement en faire autrement.

On peut voir dans cette adhésion au moins formelle à la norme démocratique un effet des pressions de la communauté internationale, et en particulier des bailleurs de fonds. Avec la fin de la guerre froide qui leur assurait une rente de fait, et face à la volonté des puissances occidentales de conditionner l’aide au développement à l’exercice démocratique, les nouvelles élites ont dû mettre en avant une légitimité issue des urnes afin d’accéder à des fonds autrefois accordés avec moins de scrupule. Le processus électoral s’est également imposé dans les années 1990 comme un moyen pour des dirigeants en place mais contestés de relégitimer leur régime en perte de vitesse et de se « réinventer » comme des promoteurs de la démocratie.

Les partis d’opposition ainsi que les organisations locales de la société civile (mouvements sociaux, organisations non gouvernementales [ONG]) et les médias se sont également réapproprié le discours démocratique, ce qui a contribué à la diffusion d’une doxa électorale. Ce positionnement n’est certes pas toujours dénué d’opportunisme.

Élections imparfaites ou dysfonctionnelles ?

Si, depuis les années 1991, l’enthousiasme pour le répertoire démocratique et électif ne se dément pas et s’il constitue pour des élites maliennes une ressource discursive qui supplante désormais les registres plus anciens du développement et de la construction nationale, le bilan sur le terrain doit être pondéré.

De nombreuses élections sont également entachées de fraudes importantes de nature à remettre en cause leur crédibilité. Des savoir-faire multiples, de plus en plus sophistiqués, sont développés par les opérateurs politiques et leurs « petites mains » pour « orienter » les résultats des scrutins : disposer peu de bureaux de vote dans les zones acquises à l’opposition, distribuer des cartes électorales et faire voter les morts, falsifier les comptes rendus des bureaux de vote, ou tout simplement réécrire quelques chiffres sur le système informatique, etc. Les missions internationales d’observation des élections, ainsi que les partis d’opposition et les organisations de la société civile, développent progressivement des parades qui permettent de limiter la fraude. Mais les résultats de certaines élections sont toujours sujets à caution : on peut ainsi penser à cette élection du 29 juillet 2018, où la fraude s’est invitée dans le processus électoral.

Par ailleurs, la culture politique et les modes de participation du citoyen à l’élection paraissent encore souvent embryonnaires et éloignés de l’idéal démocratique. Les appartenances ethniques, religieuses, régionales semblent parfois déterminer le vote dans certains États.

La structuration des forces politiques est également préoccupante. Les partis politiques, acteurs centraux de l’élection, sont généralement reconnus comme vecteurs décisifs de la consolidation et de la stabilisation du jeu démocratique. Jouant le rôle d’intermédiaire entre l’État et la société, ils établissent le lien entre gouvernement et citoyens. Ils formalisent et agrègent des revendications sociales qu’ils articulent dans des programmes de gouvernement. Ils prennent en compte des intérêts sociaux qu’ils relaient au sein de l’État. Ainsi, ils donnent un contenant et un contenu à la compétition démocratique. À ce titre, la faible structuration de la scène politique au Mali interpelle. L’émiettement partisan est bien souvent la règle.

 

En outre, nombre de ces partis ne paraissent pas aptes à remplir la fonction programmatique traditionnellement reconnue aux partis politiques. Leur densité idéologique est faible et on aurait du mal à distinguer leurs programmes électoraux. Les ressorts de la mobilisation électorale sont alors la personnalité du leader et ses réseaux, le clientélisme, l’assurance faite à un groupe ou à une région que désormais, c’est « à notre tour de manger ». L’idéal de l’élection comme confrontation entre idées politiques et entre programmes reste ainsi fort lointain.

D’une manière plus générale, on pourrait affirmer que l’essentiel des critiques adressées à la qualité des processus électoraux, et par extension à la démocratie malienne, ne se fonde pas sur une description de ce qu’est cette dernière, mais plutôt de ce qu’elle n’est pas, à savoir le modèle de la démocratie électorale occidentale. Acquérir une meilleure compréhension des processus électoraux malienne suppose de se départir d’une vision trop ethnocentrée de la norme démocratique, afin d’identifier les logiques de réappropriation à l’œuvre dans la manière de faire du politique. On pourrait avancer ici la notion de « régime hybride » proposée par Patrick Quentin, qu’il définit en ces termes : « Le modèle occidental revient en force à partir de 1990 (démocratie mondialisée). Mais il n’existe jamais seul. Il est toujours lu à travers les expériences antérieures, “hybridé” et reformulé dans différentes variantes qui le traduisent dans la culture nationale […]. Les Maliens ne sont pas aujourd’hui confrontés à un modèle unique, imposé et rigide, celui de la démocratie “importée”, mais ils disposent d’un jeu de différents modèles qu’ils peuvent adapter en fonction des contraintes. »

À cet égard, les élections au Mali témoignent d’un passage à la démocratie électorale dans lequel la structuration des espaces politiques et l’apprentissage des mécanismes du « jeu électoral » se sont déroulés de manière accélérée par rapport aux expériences occidentales du XIXe siècle.

Un grand nombre d’élections ayant lieu depuis le renouveau démocratique au Mali sont imparfaites si on les rapporte aux canons occidentaux. Mais c’est peut-être cela qui pose problème : la tendance de l’observateur occidental à jauger les élections « d’ailleurs » à l’aune d’un étalon démocratique qui n’est qu’un idéal impraticable, même dans nos « vieilles » démocraties.

L’observateur oublie trop souvent qu’en Occident même le vote de l’électeur est en grande partie déterminé par ses appartenances sociales : l’électeur individualisé, rationnel et bien informé votant pour un candidat ou un parti après avoir jaugé les différentes offres électorales est largement introuvable. Il fait également l’impasse sur le fait que dans nos démocraties méritocratiques aussi, le clientélisme est une dimension essentielle de l’opération électorale, en particulier au niveau local : le vote y apparaît ainsi bien souvent comme une transaction entre l’électeur (ou un groupe d’électeurs) et le représentant. Surtout, il ne se souvient plus que l’implantation de la démocratie électorale en Europe fut une histoire longue et chaotique, faite de progrès soudains et de retours en arrière, et que l’émergence de la figure de l’électeur citoyen et d’une machinerie électorale apte à garantir des scrutins réguliers est le fruit d’un processus de temps long, jamais achevé.

Paul N’GUESSAN

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