Crise malienne

Mali : cet étrange général Ag Gamou

Les services français accusent ce touareg rallié à Bamako d’avoir jeté de l’huile sur le feu, lors des derniers affrontements dans le nord

C’est un seigneur de la guerre, l’un des personnages clés du nord-Mali. El Hadj Ag Gamou, un Touareg de 50 ans, visage buriné et forte moustache, général des Forces armées maliennes (Fama) depuis septembre. Un héros pour les uns, un personnage trouble pour les autres. Les Français, désormais, s’en méfient comme de la peste. Son rôle dans les événements du 21 mai à Kidal, lorsque l’armée a été mise en déroute après sa tentative d’en chasser les séparatistes du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), est au centre de toutes les interrogations des services français. « Il a jeté de l’huile sur le feu » indique une source, alors qu’une autre confirme qu’il est « l’un des responsables de la reprise des affrontements » dans le nord du Mali.

Pour comprendre la situation, il faut revenir trois semaines en arrière. La ville de Kidal échappe toujours au contrôle du pouvoir central de Bamako. Quand l’armée française y est arrivée, fin janvier 2013, elle a passé un compromis tacite avec le MNLA et, depuis lors, elle s’est évertuée à « empêcher » – selon le mot d’un acteur – toute visite officielle d’un représentant du pouvoir central, par crainte de relancer le conflit. Mais, au Mali, l’armée française est en train de passer progressivement la main à la force des Nations unies (la Minusma) et le 17 mai, le nouveau Premier ministre Moussa Mara s’est rendu à Kidal sans demander l’accord de quiconque – n’est-il pas chez lui ?

Cette visite s’est soldée par un fiasco et de nombreux morts, dont des fonctionnaires exécutés par les séparatistes. Au Sud, où habite l’essentiel de la population, l’émotion est forte et le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), un socialiste nationaliste et jacobin, ne peut pas laisser passer l’affront.

Entre alors en scène le général Ag Gamou. Pour reprendre Kidal, l’armée malienne dépêche une colonne de 1000 à 1200 hommes – ce qui est considérable à l’échelle du pays – dotés de blindés légers et d’artillerie dont des lance-roquettes Katiouchas BM-21. «Elle est montée très vite depuis Gao » assure une source française, « beaucoup plus rapidement que dans nos opérations conjointes… » Dans cette colonne, des soldats nouvellement formés par l’Union européenne, des « bérets rouges » de l’ancienne armée et des hommes d’Ag Gamou – sa propre milice, jadis baptisée Delta. Dès qu’ils arrivent à Kidal, ils ouvrent le feu et… se prennent une déculottée, face à quelque 1 500/1 600 combattants du MNLA. Le bras droit d’Ag Gamou, le colonel Ag Kiba, est tué dans les affrontements, comme une quarantaine d’autres soldats. A Bamako, le président est contraint d’appeler au cessez-le-feu, puis limoge son ministre de la Défense. Depuis lors, IBK explique – sans toujours convaincre – ne pas avoir ordonné cet assaut contre Kidal.

Ag Gamou a-t-il agi de son propre chef ? Les autorités françaises n’en ont pas la preuve. « C’est un opportuniste, un belliciste, dont la sincérité est douteuse » assure une source bien informée. « Une partie de l’armée malienne le considère d’ailleurs comme un traître et il est soupçonné d’escorter des convois de drogue dans le nord. » Depuis plusieurs mois, Ag Gamou est dans le collimateur des services français, même s’il jouit de fortes sympathies dans une partie de la force Serval pour l’aide qu’il a apportée dans les premiers mois de l’opération, grâce à sa bonne connaissance du terrain et son allant guerrier.

Le personnage peut séduire. Né à Tidermène, dans l’est du Mali, il appartient à la tribu touarègue des Imghad. Les spécialistes les considèrent comme des « vassaux » de la tribu des Ifoghas, celle qui règne dans la région de Kidal. Pour les grands seigneurs touaregs, comme la famille des Intalla de Kidal, Ag Gamou, c’est un manant, un croquant qui se pousse du col… Pour les siens, une sorte de Robin des bois. A 16 ans, il s’était engagé dans l’armée libyenne, au sein de laquelle il combattit au Tchad, après un passage en Syrie puis au Liban, durant la guerre civile. Rentré au Mali, il participe à la rébellion touareg des années 1990, avant de rallier le régime de Bamako. Il fut longtemps proche d’Iyad Ag Ghali, autre figure touarègue, dont le mouvement Ansar Dine s’était allié, en 2012, aux djihadistes d’Aqmi. La petite histoire veut que la première épouse d’Ag Gamou se soit remariée avec Ag Ghali…

Au début de l’année 2012, lorsque le régime malien s’effondre et que le nord tombe entre les mains des islamistes, Ag Gamou commandait la garnison de Kidal. Son rôle exact dans le massacre d’Aguelhok, en janvier 2012, au cours duquel plusieurs dizaines de militaires prisonniers sont tués, dont certains décapités, fait l’objet de nombreuses interrogations dans les services spécialisés. L’affaire est confiée à la Cour pénale internationale de La Haye, mais les investigations n’avancent guère. Réfugié au Niger, où il est victime d’une tentative d’attentat, Ag Gamou rentre finalement au Mali au début de l’opération Serval, pour participer à la reconquête du nord. Ce qui lui vaut alors la reconnaissance du président IBK et de la France. Le vent semble tourner, une nouvelle fois.

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