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Lettre à Macron, jeune président de Gaul(l)e

En des moments de grands questionnements, il est monnaie courante, même en CFA frappés en Puys de dôme, d’écrire une « lettre ouverte » à des présidents, quels que soient leurs calibres. Chef de la 5e armée du monde, on sait dans quel casier de douilles te mettre ; ce qui m’emplit de l’orgueil de ne pas m’adresser à n’importe qui. En général, l’exercice consiste en une charge pleine d’adjectifs qualificatifs à objectifs de tirer le maximum d’émotions au lecteur de ladite lettre, qui est tout le monde sauf celui à qui elle est adressée ; ce qui m’emplit de l’humilité de m’adresser à n’importe qui. Empruntant ce chemin usagé, je ne fais pas que manquer d’originalité. Mais de nos jours, qui réinvente le papier quand il veut frapper une monnaie ? En plus, la concentration en mélanine dans mon épiderme va faire ressortir la vieille maxime de ce poète Normand devenu président au Sénégal : « l’émotion est nègre, la raison est Hélène ».

Samedi 8 juillet, lors de ta conférence de presse au dernier G20 à Hambourg, Phillipe Kouhon, journaliste ivoirien, t’a posé cette question :
« Le G20 vient de débattre du partenariat avec l’Afrique. On a vu le plan Marshall avec l’Europe. Ça a coûté près de 150 milliards de dollars d’aujourd’hui… Concrètement, combien les pays du G20 sont prêts à mettre (en tout cas) dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique et quelle sera la contribution de la France ? »

Ci-dessous ta réponse in extenso :
« Je vais vous dire, je ne crois pas une seule seconde à ce genre de raisonnement. Pardon d’être aussi direct. Il y a eu plusieurs enveloppes qui ont été données… Vous savez, nous avons, soit dans nos équipes (sic), des champions du monde de l’addition de milliards. Ça fait d’ailleurs des décennies qu’on vous promet des plans Marshall pour l’Afrique et qu’on les a décidés et faits ! Donc, si c’était aussi simple, vous l’auriez constaté. Le plan Marshall, c’était un plan de reconstruction matériel dans des pays qui avaient leurs équilibres, leurs frontières, leurs stabilités. Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel aujourd’hui. Quels sont les problèmes en Afrique ? L’état faillit (sic), les transitions démocratiques complexes, la transition démographique qui, je l’ai rappelé ce matin, est l’un des défis essentiels de l’Afrique. C’est ensuite, les routes des trafics multiples, qui nécessitent aussi des réponses en termes de sécurité et de coordinations régionales : trafics de drogue, trafics d’armes, trafics humains, trafics de bien culturels. Et c’est le fondamentalisme violent, le terrorisme islamique. Tout ça aujourd’hui mélangé, crée les difficultés de l’Afrique. En même temps que nous avons des pays qui réussissent formidablement, un taux de croissance extraordinaire qui fait dire à certains que l’Afrique est une terre d’opportunités. Donc si nous voulons une réponse cohérente à l’Afrique, et aux problèmes africains, nous devons développer une série de politiques qui sont bien plus sophistiquées qu’un simple plan Marshall et des milliards accumulés. Partout où le secteur privé peut s’impliquer, nous devons l’orienter. Nous sommes agréés avec la Banque Mondiale (sic). En matière d’infrastructures essentielles, d’éducation, de santé, là il y a un rôle pour le financement public et c’est dans ce cadre que nous devons agir. C’est notre responsabilité, en matière de sécurité, nous devons agir en lien avec les organisations régionales, c’est ce que par exemple la France fait avec l’opération Barkan au Sahel, mais plus largement, avec ce que nous avons installé dimanche dernier au G5 Sahel : développement, sécurité. Et ensuite, il y a une responsabilité partagée. Le plan Marshall que vous voulez pour l’Afrique, c’est aussi un plan qui sera porté par les gouvernements africains et les organisations régionales. C’est par le biais d’une gouvernance plus rigoureuse, de la lutte contre la corruption, d’une lutte pour la bonne gouvernance, d’une transition démographique réussie… Quand (dans) des pays on a encore 7 à 8 enfants par femmes, vous pouvez décider d’y dépenser des millions d’euros, vous ne stabiliserez rien. Donc le plan de transformation que nous devons conduire ensemble, tenant compte des spécificités africaines, par et avec les chefs d’états africains, c’est un plan qui doit prendre en compte nos propres engagements sur l’ensemble des chantiers que je viens d’évoquer, mieux associer public et privé, et doit se faire de manière beaucoup plus régionale, parfois nationale, dans la durée. C’est la méthode qui a été retenue là. C’est ce que nous faisons partout où nous sommes engagés. J’aurai l’occasion dans quelques semaines d’y revenir plus en détail »

Respirons un grand coup. Voilà ton discours entièrement et fidèlement retranscrit grâce à la bienveillance de monsieur YouTube. Et sur sa bonne foi, personne ne pourra m’accuser de sortir tes propos de son contexte. Je suis donc à mon aise pour parler du « genre de raisonnement » que tu tiens lorsque tu ne « crois pas une seconde » à un certain « genre de raisonnement ».

Soyons de bonne foi, tu es d’entrée agacé par l’interpellation de sieur Kouhon. Et tu n’es pas le seul. Avec toi, tous les Africains trouvent la question niaise et injurieuse pour leurs ego. Encore assistance, mendicité d’État érigée en état d’esprit. Par un chemin « direct », tu veux renvoyer ce plumitif à ses études probablement inachevées, son pays n’étant pas un modèle achevé d’éducation de qualité. Quelle idée de nous servir cette histoire de plan Marshall ! Et ton costume bleu « Mitterrand » façon sapeur congolais se transforme en blouse professorale, classe histoire contemporaine, leçon Plan Marshall et post-colonisation pour les nuls.

Au Championnat du monde des additions de milliards dans des enveloppes, entre la France et les états d’Afrique, c’est un match qui dure depuis plus de 50 ans. Parlant d’« enveloppes », si tu ne le fais pas exprès, si ton intention est loin du second degré de mes lignes, alors reconnaissons que le choix subconscient de ce mot est sous perfusion de « décennies » de sombres histoires de politique africaine de ton Élysée. Le plus sérieusement du monde, tu informes le Kouhon que les plans Marshall en Afrique, la France en a « promis, décidé et fait ». J’ai moi aussi une équipe où pullulent des Zizou en recherche de plans Marshall. Ils sont sur les traces de ceux dont tu parles. Ils n’ont encore rien trouvé…

À ce moment de ta classe, tout le monde se demande ce qu’est réellement un plan Marshall ? Professeur Macron explique au petit Phillipe. Entre les moulinets de bras, on entend « reconstruction », « équilibre », « stabilité », « frontières ». Mais on n’entend pas « argent », l’objet principal de ce plan. Étonnant pour un banquier d’investissement. On comprend juste que ce « truc » ne peut pas marcher pour les pays africains à cause d’un problème tellement plus profond… un « problème civilisationnel ». Ton ellipse est vertigineuse. Autant pour tes heureux compatriotes que pour l’Africain à problème, il est indispensable de combler ce vide…

En 1947, le général américain George Marshall, a défendu envers et contre tous, un plan d’aide appelé ERP, European Recovery Plan. En anglais de Boston comme de Monrovia, « Recovery » signifie guérison, rétablissement. L’Europe était malade. Et comme chez les Américains, l’argent résout tous les problèmes, le général a additionné les milliards de dollars pour la soigner. Plus de 85 % de cet argent était des dons, pas de la dette. Rien à voir avec les pratiques actuelles de tes « agréés » de la Banque Mondiale. Le petit Philipe et quelques calculateurs de ton équipe, l’ont estimé à environ 150 milliards de dollars d’aujourd’hui. Une belle enveloppe !

Lorsqu’a été adopté ce plan de guérison, quelle était la maladie de l’Europe ? La guerre ! Pas le genre moderne régulièrement voté par l’ONU pour permettre à ses membres influents de faire main basse sur des ressources naturelles ici ou là. Mais la guerre tribale authentique. Le voisin est trop blond ; le neveu du roi a été assassiné ; l’alliance tribale d’ici est plus belle que celle de là-bas… Tout était prétexte à coulée de rivières d’hémoglobine sous des déferlements de feu et d’acier. Entre 1939 et 1945, après 6 ans d’efforts conjugués, le vieux continent a réussi à perpétrer le plus grand massacre d’Homo sapiens sapiens de tous les temps. Les gentils historiens parlent de 65 millions de morts, les méchants évoquent 90. Mais les deux groupes de savants s’accordent sur une chose : leurs chiffres ne comptent que les morts « directs » (l’adjectif devrait te plaire) des pratiques civilisationnelles de ces temps. Pour ne pas affoler leurs calculettes, ils ne font pas l’addition (un autre mot que tu aimes) des dizaines de millions de morts par carences, blessures, traumatismes, rationnement, épidémies et maladies. Au milieu de ce raffinement de civilisation, certains européens se sont même offert un génocide. En lisant Nietzsche, en déclamant Goethe, avec du Wagner et du Bach en bande originale, 6 millions de juifs, tziganes, malades mentaux, tarés, homosexuelles, etc. ont été systématiquement traqués, concentrés dans des camps, occis, puis incinérés dans des hauts-fourneaux spécialisés. Bien évidemment, à ces degrés élevés de civilisation, les frontières de l’Europe étaient d’une stabilité à toute épreuve. Les invasions de la Pologne, de la Belgique, des pays baltes, de la Hollande et même de ta France, n’étaient qu’un exercice préparant à une Europe de la libre circulation des hommes, morts ou vifs ! Si le problème de l’Afrique est bien plus profond que tout ceci, je tremble quand je t’entends dire, toi président de France, que ce continent a besoin de beaucoup plus de sophistication.

Alors, je m’attendais à ce que tu égrènes un chapelet d’horreurs indicibles spécifiques à l’Afrique. Surprise ! Ta liste fait penser aux problèmes qui touchent l’Européen moyen, parfois avec plus d’acuité que le non-civilisé moyen. La drogue a généré 1,1 milliard d’Euros de chiffres d’affaires en France en 2010. Pour le trafic d’armes, 7 pays d’Europe font partie des 10 premiers dealers mondiaux. Parlant terrorisme, restons dans la métaphore sportive pour dédramatiser : il y a match ! De parts et d’autres de la Méditerranée, il y a beaucoup de Haram et la crétinerie djihadiste est désormais mondialement partagée. Par contre, je n’ai pas bien compris ce que tu entends exactement par « trafic humain ». Si tu parles de mouvements, c’est vrai que ces temps-ci, chez vous, il y a beaucoup de passage, donc de passeurs, toutes civilisations confondues. Si tu insinues qu’il y a des marchés où l’on achète et vend des « humains » en comptant leurs dents, tu dois mettre à jour tes fiches parce qu’il y a un peu moins de 100 ans que les Européens ont cessé ces pratiques qu’ils ont gaiement exercées sur la toute planète pendant 400 ans. Quant aux biens culturels odieusement pillés, j’ai un tuyau pour toi. Quai Branly, quelques minutes à pied de ta nouvelle résidence, se trouve l’une des plus grandes réserves de biens culturels illégalement acquis. Un coup de fil et les voisins du Quai d’Orsay, ta police politique, perquisitionneront. Profite de l’élan pétainiste pour signaler à tes frères de civilisation en Angleterre, Italie, Espagne, Portugal, Suisse, etc. que dans leurs musées publics ou chez des collectionneurs privés qui s’en vantent, il y a des milliers d’objets culturels pillés aux civilisations d’Afrique et d’ailleurs. On est d’avance content des restitutions en série à venir.

Ta classe devient drôle quand tu évoques les « transitions ». Russie, Crimée, Ukraine, Géorgie, Turquie, Balkans, Portugal, etc. passons ces « transitions démocratiques » européennes exemplaires de ces dernières décennies et jetons un coup d’œil sur celle dont tu es l’héritier. Ce que tout le monde appelle la Ve République en France est sortie de la casquette étoilée d’un général à la retraite. En 1958, pendant que la grosse enveloppe Marshall assurait le plein-emploi et lançait les 30 glorieuses, de Gaulle a été « appelé », pas « voté ». Sous l’œil bienveillant de ces collègues militaires, il a dissous les institutions et s’est taillé une nouvelle constitution sur ses mensurations de géant. Après quelques années, troquant le treillis contre un costume cravate, il s’est fait légitimer par un vote « démocratique ». L’Afrique a beaucoup aimé cette pratique civilisationnelle. Depuis 1960, elle la répète régulièrement, de façon plus ou moins sanglante, souvent avec l’aide « directe » de ton armée, toujours grâce à l’expertise de nombreux attachés militaires français. En tant que président de la France, tu peux donc te considérer comme un grand acteur des « transitions démocratiques » africaines.

Les rires de la classe s’amplifient sur les fameuses « transitions démographiques », une expression de novlangue que tout le monde croit comprendre, mais dont on ne connaît pas la définition exacte. Transition des peuples ? Transitions du peuplement ? Peuplement de transition ? Personne ne sait. Même pas toi. Perdu dans ton brouillard rhétorique, tu te mets à compter les ovules fécondés dans les matrices de femmes africaines. Sans ciller, tu relies les nombres de maternités avec de l’argent destiné à stabiliser une certaine chose que tu ne définis pas clairement. Ainsi, à cause des nombreuses bouches affamées des progénitures noires surgis des nombreuses maternités des africaines, les milliards ne pleuvent pas comme il faut et n’agissent pas comme il se doit pour le développement l’Afrique. L’information est colossale ! Si le général Marshall avait dicté jusque dans les trompes de Fallope comment dépenser l’argent donné (oui donné), l’Europe serait encore bloquée dans les gonades de l’histoire. La classe est pliée de rire. Elle te laisse balbutier ta fin de (dis)cours sans interférer.

Étaler des absurdités, raconter des non-sens, exprimer des contradictions, dire des âneries pour amuser la galerie n’est pas véritablement scandaleux, même quand on est président de la 5e puissance mondiale. Mais le faire sous le sceau de la condescendance, sous le sérieux du donneur de leçons historiques, expose à quelques réactions, même de simples citoyens comme moi. Pour ta défense, Monsieur YouTube est formel, ce jour-là, tu n’as utilisé ce ton que pour le Kouhon. Je note. La question du petit Phillipe était pourtant simple. Je te la reformule. Oui ou non allez-vous donner (oui donner) de l’argent à l’Afrique ? Si oui, combien ? Si non, ferme-là.

Armand Gauz

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