Cinéma Culture

Hommage à Timité Bassori | 50 ans après, “La femme au couteau” vue pour la première fois par l’actrice principale

L’Académie des Sciences, des Arts, des Cultures d’Afrique et des Diasporas Africaines (Ascad) a rendu un hommage à l’un des leurs, Timité Bassori, premier cinéaste ivoirien – doyen d’âge des cinéastes africains ayant inspiré la jeune génération.
En avant de cette célébration qui s’est tenue à la mi-juillet 2019 à la Rotonde des arts contemporains, à Abidjan-Plateau, la projection du premier long métrage (1H20 mn) ivoirien “La femme au couteau” sortie en 1969. Soit cinquante ans de vie aujourd’hui.

Affiche du premier long métrage de Timité Bassori

“La femme au couteau”, classique du cinéma africain
Produit en noir et blanc par la Société ivoirienne du cinéma (SIC), “La femme au couteau” a été sélectionnée en 2018 par la Fédération panafricaine du Cinéma (Fepaci) parmi les cinquante films classiques du continent africain. Aussi bénéficiera-t-elle de sa restauration dans le cadre de l’action de “L’African film Heritage project” de la Fondation de Matin Scorsese, en collaboration avec l’Unesco et la cinémathèque de Bologne qui consiste à donner une nouvelle vie aux films restaurés.

Cet hommage rendu à Timité Bassori par l’Ascad a été inscrit dans le cadre dudit projet. De par cette renaissance de “La femme au couteau”, l’affiche initiale, un dessin évocateur, fait place à une image de l’actrice Danielle Alloh, tenant un couteau.
Avec un regard critique – plutôt philosophique, Yacouba Konaté, professeur de philosophie et directeur artistique à la Rotonde des arts y décèle un thème freudien abordé par le réalisateur Timité Bassori qui est, lui-même, acteur (Tim’ Sory) dans son film. “En avance sur son époque”, relate le cinéaste Fadika Kramo-Lanciné, Timité Bassori aura réalisé une “oeuvre majeur” qui va à contre courant des productions africaines.

Timité Bassori (de profil) lors de la cérémonie d’hommage que lui a rendu l’Ascad

3 clés pour comprendre le Premier Long Métrage ivoirien
Mais, comprendre la trame de ce film à l’avant-garde des réalisations cinématographiques africaines n’est toujours pas donné pour le cinéphile. Cette innovation dans l’écriture de Timité Bassori avec “La femme au couteau” avait même dérouté, dans les années 1970, Hauhouot Asseypo Antoine, aujourd’hui président de l’Ascad. “Je n’avais pas compris le sens de ce film”, a-t-il confié.

De tous ceux qui ont vu par le passé (même aujourd’hui) ce film, Hauhouot Asseypo Antoine n’était pas seul dans ce cas. Car, témoigne le réalisateur Timité Bassori, “à sa sortie en 1969, “La femme au couteau” eut un accueil controversé. Il y avait ceux qui ne l’aimaient pas, c’étaient les plus nombreux; ceux qui l’aimaient (une minorité) et ceux qui n’avaient rien compris à ce film et qui l’aimaient par condescendance (une deuxième minorité)”.

Qu’à cela ne tienne, Timité Bassori voulait faire un film qui porte sa signature. “Je voulais faire mon cinéma, traduit-il. Un cinéma qui me reflète”. C’est autour de trois axes qu’il va articuler son film. A savoir “l’acculturation, le dédoublement de personnage et un acte mineur de la tendre enfance qui devient traumatisant”.

Guy Kalou (débout), acteur ivoirien

Côte d’Ivoire : Ce cinéma qui piétine !
Pour le réalisateur, la base d’un film, c’est de savoir raconter une histoire. “C’est la technique qui permet de mieux exprimer ce qu’on ressent. Toutes les histoires sont dans l’âme. C’est la façon de (la) raconter qui prend de l’ampleur. Dans le cinéma, c’est la technique qui permet de personnaliser ce qu’on veut dire”.

Filmé en noir et blanc par le cameraman ivoirien N’gouan Kacou, présent lors de la cérémonie d’hommage, Timité Bassori lui reconnait une écriture “cursive, souple et élégante”. Les décors sont ceux la ville d’Abidjan des années 1960 avec son plan architectural moderne (Plateau) qui contraste avec l’habitat celui des quartiers populaires.

Peu de moyens ont permit la réalisation de ce film devenu culte. Sans oublier l’aide d’amis, dont Kodjo Ebouclé, proches du réalisateur, qui y ont joué volontiers étant acteurs ou figurants. Ce que déplore cependant le réalisateur Bassori, la Côte d’Ivoire autrefois parmi les précurseurs, “piétine” encore au niveau de son cinéma là où des pays qui n’étaient à son niveau, sont aujourd’hui à la tête du cinéma sur le continent.

Du regard qu’il porte sur le cinéma fait aujourd’hui par la jeune génération, Timité Bassori situe un contexte différent parce qu’à son époque, les initiatives étaient plutôt personnelles. Mais, constate-t-il, “les choses n’ont pas beaucoup changé. Les jeunes travaillent dans les mêmes conditions. Le travail est toujours éprouvant malgré les moyens à leur disposition”.

De gauche à droite : N’Gouan Kacou (cameraman), Hauhouot Asseypo (Ascad), Danielle Alloh (actrice) et Timité Bassori

50 ans après, la Première de Danielle Alloh, actrice principale !
Cinquante ans après la sortie de “La femme au couteau”, Danielle Alloh, l’actrice principale invitée à la projection y a découvert, pour la première fois, certaines séquences. “Comme vous, c’est la première fois que je vois le film”, a-t-elle révélé. Actrice, ses parents ne voulaient pas en entendre parlé. Mais, elle a fini par tourner. “Ce film a été tourné avec peu de moyens. A l’époque, j’avais tous les problèmes avec ma famille pour tourner dans ce film. Après, ils ont fini par l’accepter”, se souvient Danielle Alloh.

Revenante. C’est le rôle qu’elle interprète. La femme au couteau qu’elle porte à l’écran, donne des frayeurs au esprits qu’elle visite. Mais, cette femme de l’au-delà qui traumatise certes, est une femme (épouse) protectrice, exigeante dont la présence est salutaire. “Je suis votre femme de l’au-delà, se présente-t-elle à l’époux en chair. Je suis la lumière qui te permet de me voir…”

Danielle Alloh, dans le rôle de la Femme au couteau

Si cela peut se comprendre, le réalisateur a ce talent de faire perdre le fil conducteur (dédoublement du personnage) au cinéphile en l’amenant à décrypter par lui-même, selon Yacouba Konaté, “une psychologie et une intériorité du personnage”.

“Ce film se fixe sur l’équilibre psychologique du citoyen dans une Afrique en transformation tiraillée entre deux cultures [occidentale et africaine] différentes”, souligne Timité Bassori qui dévoile la femme au couteau: “Le visage courroucé d’une femme tenant un couteau à la main que certains journalistes ont qualifié de “mère castratrice” ne devient dramatique et obsédant qu’à partir du moment où la maman surprend les deux enfants serrés l’un contre l’autre. Pour eux, c’est un jeu anodin comme les autres jeux. C’est la maman qui inculque dans la tête du gamin ce sentiment de culpabilité qui le poursuivra pour devenir ce visage de la femme au couteau”.

Koné Saydoo

Saydoo KONE

Freelance│Journaliste Culturel│Consultant Media│Administrateur de Site│Artist-Manager
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