Economie

Boubou Cissé : «On ne peut pas faire payer à l’Etat ce qu’il n’a pas à payer…»

Boubou-Cisse-grand-debat-forum-presseLa bonne performance macro-économique du Mali, le bon climat des affaires, mais aussi les insuffisances dans les domaines des infrastructures de base comme l’énergie, le transport sont abordés dans cet entretien que le ministre de l’Economie et des Finances, Dr. Boubou Cissé, nous a accordé. Il préconise la réduction des exonérations, la bonne gouvernance dans la gestion des marchés publics, la mobilisation des recettes.

Le tout, basé sur la vision du président de la République dans son programme de société. Pour ce qui est de la dette intérieure, le ministre est clair : «On ne peut pas faire payer à l’Etat ce qu’il n’a pas à payer, mais il y a en a qui ont profité de la situation et qui ont voulu en abuser. Maintenant, il faut être vigilant…». Interview !

Le Reporter Mag : Qu’est-ce qui explique la satisfaction du Conseil d’administration du FMI par rapport à la gestion des ressources financières au Mali ?

Boubou Cissé : Par rapport au Fonds monétaire international (Fmi), il faut savoir que nous nous sommes engagés en tant que pays dans un programme économique et financier qui est triennal et qui permet à un pays, à l’issue du programme ou pendant même le programme, d’assurer une certaine stabilité macro-économique, et puis, de permettre au pays de réaliser un taux de croissance assez robuste. Ce programme, il est important de le dire, c’est nous qui le proposons au FMI. Maintenant, le FMI fait des commentaires, accepte certaines choses, rejette d’autres et nous propose d’autres choses. C’est notre programme économique et financier qui est extrait de notre Cadre stratégique de la croissance et de la réduction de la pauvreté 2012-2017. Il est aujourd’hui devenu le Cadre de relance économique et développement durable.

Le FMI, comme d’autres partenaires, a décidé d’accompagner le Mali à travers un instrument qu’il a pour les pays en voie de développement et qu’il appelle Facilité élargie de crédit (FEC). C’est comme quand vous allez à la Banque mondiale, quand vous êtes un pays en voie de développement, le guichet auquel vous vous adressez, c’est le guichet IDA (Association internationale pour le développement). Donc, au FMI, c’est la Facilité élargie de crédit. Le FMI a décidé de nous accompagner à travers cette Facilité sur trois ans. Chaque année, il y a deux Revues. La première Revue de 2016 s’est passée au mois d’avril. On est parti à Washington pour rencontrer le FMI. C’était la 5ème Revue. Chaque revue fait un état des lieux des différents progrès réalisés ou permet de voir si les engagements pris par l’Etat sont respectés. Lorsque vous respectez les engagements, ça se traduit par un décaissement. La 5ème Revue a été conclue de façon positive et c’est ce résultat que nous venons de connaître le 8 juin 2016. Quand le Conseil d’administration du FMI s’est réuni pour accepter un certain nombre de projets, le dossier Mali a été approuvé. Il nous a donné 16 milliards de Fcfa.

Qu’est-ce cela va changer dans les rapports Mali-FMI ? Ce résultat a-t-il une importance ?

Cette revue est importante à double titre, parce que quand vous avez un programme avec les fonds et que le programme se passe bien, c’est aussi un catalyseur pour les autres bailleurs de fonds ; ça permet de lever d’autres appuis budgétaires. Quand vous avez le satisfecit du FMI, c’est important aussi car quand vous partez sur le marché financier, sur le marché monétaire, vous êtes regardé comme un pays qui est crédible ; qui a les fondamentaux macro-économiques nécessaires et qui peut rembourser ses dettes. Ce qui s’est passé à Washington, cette fois avec le FMI, est donc très important pour le Mali. Notre performance a été reconnue déjà. Les programmes, les politiques et les réformes que nous avons proposés au FMI, pour les 12 mois à venir, ont été tellement bien accueillis et avaient tellement bien de crédibilité que, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, depuis qu’on est sous le programme économique et financier, le FMI a décidé d’augmenter notre accès à ses ressources ! Jusqu’à présent, on était plafonné à un niveau, mais ce niveau a été élevé et il a même été doublé. Nous avons eu 16 milliards de Fcfa cette année ; nous aurons plus à la Revue du mois de septembre. Voilà un peu ce programme et ce qu’on a été faire à Washington en avril dernier.

Maintenant, nous sommes dans l’exécution de ce programme. Le FMI a jugé en avril qu’on avait un bon cadre macro-économique, stable et fort. Nous avons respecté les fondamentaux macro-économiques, c’est-à-dire qu’on a réalisé un taux de croissance du PIB qui est relativement robuste de 5,3%. On arrive à maîtriser le taux d’inflation au Mali, car il est de moins d’1%. Il doit être le plus bas dans la sous-région. Nous étions engagés sur un niveau de déficit budgétaire à ne pas dépasser, et ça, nous l’avons respecté. Nous étions engagés sur une mobilisation de recettes fiscales brutes à réaliser, nous l’avons réalisé. Bref, il y avait une série de mesures que le FMI appelle «critères et repères structurels», sur lesquelles nous nous étions engagés et que nous avons respectées, sans grande difficulté ; d’où la conclusion positive de ces discussions avec le Fonds.

Ce qu’il faut retenir, c’est le communiqué de presse que le FMI lui-même a eu à faire. Les discussions avec le Fonds ont permis de rassurer tout le monde : les partenaires, les investisseurs étrangers et même les nationaux. Quand vous avez un cadre macro-économique qui n’est pas bon, vous ne pouvez pas attirer les investisseurs. Pour nous, on a dit que non seulement il est stable, mais il est robuste. Ça a permis aussi au FMI d’apprécier les efforts qui ont été faits par le gouvernement, en termes de mise en œuvre des réformes qui ont abouti à mobiliser davantage les recettes fiscales. Des réformes qui ont conduit à une meilleure gouvernance et à une meilleure gestion de nos finances publiques. Ça, c’est l’aspect cadre macro-économique. Normalement, vous présentez aussi votre politique budgétaire ; c’est ce qu’on a fait. C’est pourquoi je suis passé devant l’Assemblée nationale pour le collectif budgétaire. Quand on est parti au FMI, nous avons aussi présenté notre politique budgétaire, la Loi de finances amendée, parce que les dépenses ont augmenté et il y a certaines dépenses liées à l’accord pour la paix qui n’avaient pas été prises en compte. Nous avons donc dû les inclure en modifiant la Loi de finances initiale. Et c’est la Loi de finances rectificative qui a été présentée, le 20 juin 2016, à l’Assemblée nationale. Le Conseil des ministres avait déjà validé cette Loi.

Maintenant, cap sur l’avenir, étant donné qu’au mois de septembre, les experts du FMI vont revenir. Mais, d’ici là, il y a un certain nombre de choses à faire et des critères à respecter.

Le Mali retrouve la confiance du FMI, les partenaires vont certainement revenir, tout comme les investisseurs ; mais tout cela doit être basé sur une vision. Quelle est la vision du Mali ?

C’est la volonté présidentielle d’abord, car notre vision est celle du président de la République, qui est tiré du programme de société qu’il a pour le Mali, qui l’a fait élire à plus de 77%. Le président de la République est un homme de Gauche, c’est un social-démocrate. Son programme de société est d’inspiration social-démocrate où certains principes fondamentaux existent. IBK veut avoir un Etat fort, capable de mettre en place les conditions d’un décollage économique en renforçant le secteur privé, par exemple. Il veut un Etat qui puisse garantir un accès égal de ses citoyens à l’éducation, aux soins, à tous les services sociaux publics. C’est cette vision générale du président de la République que nous essayons de mettre en œuvre.

Cette vision a été définie et déclinée dans un programme d’actions gouvernementales en 5 axes, dont un volet économique qui nous intéresse en tant que département en charge des Finances et de l’Economie. Ce volet économique aussi reprend une vision du président qui a toujours eu l’ambition de transformer l’économie du Mali. Pour lui, il faut que notre pays passe de cette économie de pauvreté, caractérisée simplement par la production des matières premières, à une économie qui va davantage créer de la richesse. Au lieu de simplement produire les matières premières, il faudra également les transformer sur place pour créer de la valeur ajoutée et des emplois. Cela passe par une transformation structurelle de la base matérielle même de notre économie.

Pour mettre en œuvre cette vision d’IBK, il faut s’assurer une bonne stabilité macro-économique et c’est là tout l’intérêt du satisfecit qu’on a eu avec le FMI. Il faut que certains agrégats économiques soient au vert constamment et qu’on réalise un taux de croissance assez robuste. Ces agrégats sont le taux d’inflation, le déficit budgétaire par rapport au PIB, le solde budgétaire de base. Aujourd’hui, on est arrivé à stabiliser notre économie, d’un point de vue macro : les fondamentaux sont au vert. C’est le signal fort qui peut attirer les investisseurs. Une fois que vous avez assuré cette stabilité, il faut développer les infrastructures. Le président s’est rendu compte que c’est là aussi un handicap majeur pour le développement de notre pays. Les investisseurs peuvent être là et vouloir investir parce qu’on a un bon cadre macro-économique, un bon climat des affaires, mais si les infrastructures de base ne sont pas là (transports, énergie, agriculture…), ça ne marchera pas.

Mais, pourquoi ces trois secteurs (transports, énergie, agriculture…) seulement, alors que le pays est confronté à des problèmes partout ?

Le coût même de l’énergie est un facteur qui handicape le développement du secteur privé dans notre pays. L’énergie n’est pas suffisante, la demande est supérieure à l’offre, et quand elle est disponible, elle est trop chère. Donc, il faut réfléchir à des énergies alternatives moins chères. Et pour ce faire, il y a eu beaucoup d’investissements en matière énergétique. Au moment où je vous parle, il y a une vingtaine de projets qui sont en train d’être exécutés, et quand vous mettez tout ça ensemble, on est pratiquement, sur 3 ans, à 500 milliards de Fcfa. Vous avez par exemple la Centrale hydro-électrique de Kénié qui fait 42 Mégawatts, dont le financement est acquis et bouclé ; les travaux ont même commencé. Il y a la Centrale solaire qui est à Ségou Pélengana, qui a commencé, avec à peu près 23 Mégawatts. Il y a celle de Kita dont les travaux ont commencé aussi. Les Centrales de Sotuba et de Sélingué sont en train d’être réhabilitées. Tout cela fera en sorte qu’il y aura plus d’énergie qui sera disponible pour notre pays.

Ce sera la même chose dans le secteur de l’agriculture, avec des investissements massifs. On est en train d’aménager des lieux pour qu’on ait plus de périmètres irrigués. Dans son programme, le président de la République s’est engagé à aménager 100 000 hectares sur les 5 ans, sur la base des rapports qui ont été faits par le ministre de l’Agriculture, au moment où on organisait la Journée du paysan. Il semblerait que 45 000 hectares ont été déjà aménagés. Ce sont des aménagements hydro-agricoles, des aménagements de bas-fonds. On a mis plus de terres à la disposition des paysans pour pouvoir cultiver et produire. Dans l’agriculture, ce qui est important et que le président a dit, il faut obligatoirement que nous puissions passer de l’agriculture de subsistance (la petite exploitation familiale qui est de pratique dans notre pays) à une agriculture industrielle (l’agro-industrie). C’est pour cela que toutes ces terres sont aménagées pour que des investisseurs puissent s’y installer, et puissent développer des cultures à grande échelle. C’est pour cela qu’il y a la mécanisation de l’agriculture, car il faut la rendre plus moderne pour augmenter la productivité des paysans. Vous avez vu l’initiative que le président a prise en donnant 1000 tracteurs à nos paysans, avec une grande subvention de l’Etat à hauteur de 50%.

Dans le domaine des transports, il y a des projets qui sont en cours. Il y a les routes Zantiébougou-Kolondiéba à la frontière ivoirienne, Bamako-Koulikoro, et pas mal de projets en cours avec des financements acquis. Aujourd’hui, il y a une politique d’investissement pour atteindre la croissance : le capital et le travail. Le capital, c’est l’investissement. Quand vous investissez beaucoup, vous arrivez à réaliser des taux de croissance assez robustes. Ce n’est pas le fruit du hasard, ce n’est pas que la pluie, il y a une volonté politique derrière, il y a des actions politiques derrière, et il y a des investissements derrière. Ça, c’est le second élément après la stabilité macro-économique. Il y a aussi l’investissement, notamment dans les infrastructures de base pour que les privés nationaux et internationaux puissent se libérer. Ils ne peuvent se libérer que quand il y a un minimum d’infrastructures de base.

Comment allez-vous faire pour lutter contre la fraude et mobiliser les recettes ?

Il y a des mesures qu’il faut prendre pour aller vers la mobilisation des ressources internes ; donc, des recettes fiscales par exemple. Avec la vision du président, des objectifs de réalisation de recettes ont été donnés à nos différents services de recouvrement : les impôts doivent réaliser cette année 720 milliards de Fcfa de recettes fiscales ; la douane, 523 milliards de Fcfa ; et puis, il y a d’autres services. Là aussi, ce n’est pas facile : il faut des mesures. Il faut aussi mettre en place des mesures de lutte contre la fraude et la corruption… Cette mobilisation des recettes fiscales passe par une bonne gouvernance et surtout par une modernisation de l’administration. Dans chaque domaine de notre administration, en tout cas financière, nous avons modernisé. Quand vous prenez les marchés publics, par exemple, on a mis en place un système qui s’appelle SIGMAP. C’est un système intégré de gestion des marchés publics, pour qu’il y ait plus de transparence, plus de traçabilité dans l’exécution des marchés publics. Cela limite énormément les cas de tentatives de fraude et de corruption. Idem au niveau des régies financières. Pour la douane, il y a le Système intégré douanier. Il y a aussi la même chose aux Impôts. Tout cela nous permet d’optimiser nos recettes, de lutter contre les fraudes fiscales ou douanières, et de réaliser nos objectifs. Donc, la mobilisation des recettes est importante et il y a d’autres actions liées à la lutte contre la corruption.

Tout cela est bien dit. Le FMI a confiance en notre pays ; le taux de croissance est en hausse ; mais le Malien moyen ne voit pas cette croissance…

Je pense qu’il y a des améliorations à faire dans ce domaine. Au Mali, il faut reconnaître jusqu’à récemment que la croissance qui a été réalisée, n’est pas une croissance qui a été inclusive. Ça veut dire que ce n’est pas une croissance qui a été partagée avec tout le monde, notamment les plus pauvres. C’est là où il y a un effort particulier à faire et c’est l’objectif même du président de la République. Il a dit que ce n’est pas la valeur de la croissance qui l’intéresse, mais sa qualité, et comment cette croissance doit permettre de sortir le plus grand nombre de Maliens de la pauvreté ; améliorer leurs conditions de vie. Là, on a des progrès à faire, mais ce n’est pas comme si cette croissance n’a pas été ressentie par la population. Quand il n’y a pas de croissance, on le sent. Et quand il n’y pas de croissance, surtout avec la crise qu’on a connue notre pays, vous auriez trouvé des sociétés et des boutiques qui sont en train de fermer leurs portes ; vous auriez trouvé que la population dans une assez difficile situation, que ce que nous voyons aujourd’hui. J’entends parfois même dire que : oui, c’est vrai, il y a la croissance, mais on ne la mange pas. Mais, en fait, la croissance, on la mange. La croissance du PIB, c’est une variation de la production des biens et services. Quand il y a croissance, ça veut dire que la production agricole a augmenté ; que la production rizicole a augmenté. Le riz que nous mangeons, ça vient de la croissance, ça ne vient pas d’ailleurs. C’est parce qu’on a réalisé des croissances que le gouvernement s’est engagé à améliorer le pouvoir d’achat d’une partie de la population, en l’occurrence les fonctionnaires. C’est une petite partie, mais c’est une partie non négligeable. Les salaires des fonctionnaires ont augmenté parce qu’on a augmenté la valeur indiciaire ; ça, c’est un paramètre important. On a augmenté de 100% les allocations familiales ; on a augmenté le salaire minimum au Mali, le SMIG. Il est aujourd’hui à 35000 Fcfa contre, il n’y a pas longtemps, 28000 Fcfa, donc une augmentation de 50%. Un pays qui ne connaît pas une croissance, une croissance assez robuste durable, ne peut pas réaliser ça. Si aujourd’hui, on renonce à certaines recettes, que nous pourrons nous faire facilement pour pouvoir augmenter le pouvoir d’achat des Maliens, c’est parce qu’on sait qu’en contrepartie, il y a une croissance. Prenons l’exemple du prix de l’essence à la pompe ces 6 derniers mois, jusqu’en mai. Nous avons fait baisser le prix de l’essence à la pompe de 70Fcfa pour augmenter le pouvoir d’achat des Maliens. Mais ce sont des pertes de recettes considérables pour l’Etat, parce que si on avait laissé le prix au niveau où il était, ça nous aurait fait gagner chaque mois entre 4 à 8 milliards de Fcfa. Mais nous avons dit que le prix du baril est en train de chuter pour permettre aux Maliens en partie de pouvoir augmenter leur pouvoir d’achat. Nous étions le pays où l’essence était le moins cher dans la sous-région. Il suffit d’aller voir au Sénégal, au Burkina, en Côte d’Ivoire et au Niger. Tout ça est lié à la croissance. Encore une fois, c’est cet objectif qui est recherché pour que la croissance soit la plus redistributive possible, la plus partagée possible. Et là, le président de la République nous le rappelle tous les jours. Je pense qu’avec les investissements qui viennent d’avoir lieu, il y aura des améliorations dans les deux années à venir.

À propos de la mobilisation des recettes à mi-parcours, est-ce qu’on peut se faire une idée des résultats obtenus au niveau des Impôts et de la Douane ?

Mi-parcours pour nous est fin juin. Au jour d’aujourd’hui, on n’a pas de grandes inquiétudes. Si ce n’est au niveau de la Direction générale des impôts, la Douane aura même dépassé ses objectifs. Au niveau du recouvrement des recettes, parmi les structures qui sont concernées, il y a le Trésor public, la Direction générale des douanes, la Direction générale des impôts, la Direction générale de la dette publique et la Direction générale de l’administration des biens de l’Etat. Cette dernière dépend plus des Domaines de l’Etat que de nous aujourd’hui. Toutes les structures vont réaliser leurs objectifs, c’est clair. Mais il y a une petite inquiétude sur les impôts, sur laquelle nous sommes en train de travailler. Je pense qu’en fin juin, nous aurons réalisé nos objectifs de mobilisation des recettes.

Qu’est-ce qui explique les inquiétudes au niveau des impôts ?

Il y a différentes raisons. D’abord, ce n’est pas tout le monde qui aime payer ses impôts, il y a un travail de suivi plus rapproché à faire par la Direction générale des impôts. Un autre élément, ce sont les services qui contribuaient plus, en termes de recettes fiscales, au payement des impôts. C’est le cas du secteur minier, ce secteur qui a connu des difficultés, et continue de connaître des difficultés. Certaines sociétés minières dans notre pays, aujourd’hui, déclarent ne pas avoir fait de bénéfice, parce que l’or a perdu 40% de sa valeur quasiment, vu les charges qu’elles ont investies. Elles disent qu’elles n’ont pas réalisé de bénéfice. Un impôt comme l’impôt sur les bénéfices, l’impôt sur les sociétés, qui est payé sur la base du bénéfice qui est réalisé par l’entreprise, n’est pas payé. Il y avait des prévisions qui ne sont pas en train de se réaliser à cause de la conjoncture au niveau international ; ça joue beaucoup. Mais, comme je le disais au début de cet entretien, il y a d’autres niches sur lesquelles nous n’étions pas nécessairement vigilants. Nous allons aller taper dans ces niches là pour pouvoir réaliser les objectifs. Mais, de façon générale, l’objectif global sera réalisé.

L’Etat a-t-il des moyens de contrôler les performances de ces sociétés minières pour savoir si elles ont fait des bénéfices ou pas ?

L’Etat est démuni, c’est sûr. ! Mais, c’est un travail que nous continuons à faire tous les jours. Parfois, il faut vraiment des audits très poussés au niveau de ces sociétés là. Ce sont des audits qui sont souvent très chers et parfois, il faut faire des arbitrages.

Le satisfecit du FMI est déterminant non seulement dans la mobilisation des recettes, mais aussi des investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers. La preuve, c’est la récente signature de deux accords, à la suite de l’assemblée annuelle de la Banque islamique de développement. Concrètement que recherchent ces deux accords ?

D’abord, sur l’impact du satisfecit du Fonds, c’est important. Comme je l’ai dit, ça permet à d’autres bailleurs de rentrer dans la danse. Eux, ils attendent que le Fonds donne son feu vert pour décaisser. C’est un facteur de mobilisation de l’appui budgétaire d’autres partenaires techniques et financiers. Par exemple, pour la première fois dans l’histoire du Mali, nous partons sur le marché financier pour lever de l’argent, pour financer notre déficit budgétaire.

Nous étions partis sur 65 milliards de Fcfa à mobiliser. Notre pays a la réputation d’avoir une bonne signature maintenant avec ce qui s’est passé au Fonds. Il y avait de l’engouement au niveau de la mobilisation de l’épargne publique. De 65 milliards, il y a eu une sursouscription et on est allé jusqu’à 119 milliards de Fcfa. À la fin, nous avons retenu 100 milliards de Fcfa. Tout ça, c’est une conséquence des bons rapports que nous avons avec les partenaires techniques et financiers, en particulier le FMI.

Avec la Banque islamique de développement, c’était la signature de deux projets, un dans le secteur de l’énergie, et l’autre dans le secteur des transports. Et ça aussi, c’est pour améliorer les infrastructures de base ; pour permettre aux investisseurs, en plus du bon environnement des affaires qui existe, de bénéficier d’infrastructures qui puissent leur permettre de réaliser leurs activités de production. La BID est un partenaire important pour le Mali depuis des années, et nous allons continuer ce partenariat.

Vous êtes satisfait en parlant des performances macro-économiques, mais est-ce que vous songez à la dette extérieure du pays ?

Oui, oui, la dette extérieure ! De façon générale, partie des agrégats économiques que nous regardons, que le FMI regarde aussi ; sur la base de tout ce qui s’est passé avec le FMI et sur la base de nos propres analyses, je peux dire que notre pays a une dette extérieure qui reste encore viable. Nous ne sommes pas un pays à risque de surendettement, qui pourrait beaucoup nuire à nos relations avec les partenaires, surtout à notre capacité à mobiliser de l’argent sur le marché financier ou le marché monétaire. Nous sommes un pays à risque de surendettement modéré, et ça a été aussi validé par le FMI. L’encourt de notre dette, au jour d’aujourd’hui, s’élève à 2440 milliards de Fcfa. Quand vous regardez en valeur absolue, ça fait peur, mais il n’y a pas de raison d’avoir peur. 2440 milliards de Fcfa en pourcentage du PIB, on est à peu près à 32%, alors que pour être considéré comme un pays à risque de surendettement élevé, il faut pratiquement arriver jusqu’à 72%. La dette extérieure est maîtrisée. Nous devrons rester dans le cadre de viabilité de notre dette jusqu’en 2033.

Ce sont des estimations que nous avons faites, et comme la trésorerie, voilà un élément que nous suivons comme du lait sur le feu. Tous les lundis matin, j’ai ici une réunion de trésorerie suivant les entrées de recettes, les dépenses qui se projettent sur l’avenir. La dette aussi, tous les mois, nous la regardons. Il y a un Comité de viabilité de la dette, qui se réunit tous les mois, pour regarder au niveau de la dette, pour que nous ne soyons pas un pays qui s’endette aveuglement. Et d’ailleurs, c’est pour cette raison qu’à un moment, j’ai dû freiner certains collègues dans leur élan, par rapport à certains investissements, tels que dans les logements sociaux, où on allait endetter de façon déraisonnable et démesurée l’Etat jusqu’à nous créer des difficultés en terme de viabilité de notre dette, avec des conséquences que cela a. Ça, c’est sur la dette extérieure. Maintenant, il y a aussi la dette intérieure.

Sur la dette intérieure, il y a différentes catégories de dettes : il y a ce qu’on appelle les dettes auprès des banques, les crédits TVA ; il y a tout ce qui concerne les indemnités d’expropriation… Ce sont des dettes que nous arrivons à épurer normalement et tous les mois. Il y a des difficultés sur les dettes fournisseurs, les dettes que les opérateurs économiques ont contractées vis-à-vis de l’Etat parce qu’ils ont eu des marchés ou des contrats avec l’Etat. Vous êtes au courant de ce qui s’est passé avec la dette intérieure. L’Etat, en 2013, avait pris l’initiative de relancer l’activité économique, mais je pense aussi que c’est à mettre au crédit du président de la République.

Pour relancer cette activité économique, il y avait le remboursement des arriérés de payement dans le cadre de la dette intérieure. Cette initiative a conduit à un audit de ces arriérés de payement de 1995 à 2012. L’audit a été fait par un Cabinet de la place et a déterminé une valeur des dettes fournisseurs à rembourser. Il y a eu trois phases en tout. Les deux premières phases se sont à peu près correctement passées. Sur à peu près pratiquement 59 milliards de Fcfa de dette, qui ont été validés par les Commissions, l’Etat a tout remboursé. Il y a simplement un reliquat de 3 milliards 700 Fcfa sur les deux premières phases.

Moi, je suis venu au moment où il y a une troisième phase qui est mise en œuvre, qui a été décidée. Je viens au moment où cette 3ème phase est prétendue évaluée et les payements doivent se faire. Je suis alors obligé de regarder ce que je paye, si les payements sont justifiés ou pas. Nous nous sommes rendu compte que dans cette 3ème phase, qui courait de septembre 2015 à janvier 2016, il y a eu des difficultés qui ne me permettent pas de payer ces arriérés-là aveuglement. Nous nous sommes rendu compte que certaines demandes avaient fait l’objet de payements antérieurs depuis des années ; les gens ont essayé d’abuser de la bonne volonté de l’Etat. Ce n’est pas tolérable. On ne va pas accepter cela ; il y a en avait beaucoup.

Il y a d’autres qui étaient considérés comme des arriérés de payement, mais dont les concernés n’avaient pas plus d’un minimum de documentations. Dans les termes de référence, il était très clair : les procédures qui ont été mises en œuvre, il faut un minimum de pièces justificatives pour pouvoir bénéficier d’un payement. Parmi ces pièces justificatives, il faut un certificat de service fait. Pour tout contrat qui est donné par l’Etat, vous devriez avoir un certificat de service fait. C’est ce qui est normal, beaucoup ne l’avaient pas. Tout contrat qui fait l’objet d’un payement, doit être visé par le contrôle financier. Beaucoup de ces arriérés de payement n’avaient pas fait l’objet d’un visa du contrôle financier. En fait, ça veut dire que le marché n’existait même pas.

Le périmètre du champ aussi a été élargi ; c’était des dettes qui concernaient uniquement des contrats que les ordonnateurs de l’Etat central ont fait ou des marchés qui ont été attribués. On est sorti de ce champ pour ajouter les projets par exemple financés par des bailleurs de fonds, qui ont fermé depuis 10 ans. Pour un projet, l’Etat a déjà une contrepartie financière. Quand le projet est de 20 millions de Fcfa, l’Etat a déjà une contrepartie financière pour son seul engagement. Mais le projet a son autonomie financière et fiduciaire. Donc, un projet n’a pas à aller s’endetter en offrant des marchés et après, demander à l’Etat de rembourser. Sur les projets, il y avait plus de 30 milliards de Fcfa ; donc, on a dit niet.

La même chose pour les établissements publics à caractère administratif. Là aussi, ce sont des établissements qui ont leur autonomie financière. L’Etat leur donne une subvention et c’est le ministre de l’Economie et des Finances qui valide par arrêté le budget des EPA. Ce sont des budgets qu’on dit équilibrés en recettes et en dépenses. Vous n’avez pas à dépenser ce que vous n’avez pas en recettes, c’est interdit par la loi. Certains EPA ont contracté des dettes, ont fait des marchés, où ils se sont surendettés. Au lieu de les rembourser, ces gens doivent aller en prison directement. Voilà là où, dans la 3ème phase, on a des blocages. Pour moi, ce qui est clair, ce qui est dû, on va le payer. Mais ce qui n’est pas dû, ça, je peux vous assurer que ça ne sera pas payé. Il y a beaucoup de gens qui font des spéculations. Voilà la réalité des choses !

Ça veut dire que vous êtes dans le viseur de beaucoup de gens ?

Malheureusement. Mais je compte sur vous pour expliquer les choses et faire comprendre pourquoi, on ne peut pas rembourser. Dans la 3ème phase, on a dû mettre en place une Commission ici à l’interne pour regarder tous les dossiers qui ont été validés par le Cabinet. J’ai reçu une première évaluation, il y a quelques jours, sur les contrats ou les marchés, où il y avait une ligne budgétaire. Donc, c’était prévu dans le budget. Mais, sur pratiquement 5 milliards de Fcfa [c’était 4 milliards 600 Fcfa et quelque], on n’a validé que 553 millions de Fcfa. Il y a une 2ème évaluation qui est arrivée. Je pense quasiment que tout a été rejeté. On ne peut pas faire payer à l’Etat ce qu’il n’a pas à payer. Il y en a qui ont profité de la situation, qui ont voulu abuser, mais il faut être vigilant, c’est tout.

Comment gérez-vous la question des exonérations ?

Là aussi, c’est un sujet sensible sur lequel je ne suis pas nécessairement bien compris aussi. Mais il faut que les gens comprennent que les exonérations, ce sont des dépenses fiscales pour l’Etat, c’est du manque- à-gagner pour l’Etat. On renonce à un dû, on renonce à de l’argent, pour permettre quelque chose. Au début, on faisait des exonérations pour que le secteur privé puisse se développer dans notre pays, s’installer pour faire des productions. Les exonérations étaient subordonnées à des investissements ou à de la création d’emploi. On se rend compte que l’Etat exonère, mais ceux qui en bénéficient, ne remplissent pas leurs obligations. Il y a des exonérations qui sont légales, qui sont liées au Code minier, au Code des investissements, au Code général des impôts. Mais il y a d’autres qui ne le sont pas, mais qui sont de la discrétion du ministre, et il faut aller vers leur déduction. En 2013, les exonérations, quand vous rajoutez tout, étaient estimées à 455 milliards de Fcfa. C’est énorme ! C’est ¼ de notre budget ! Et ça, pour pratiquement pas grand-chose, je dirais. On peut prendre cet argent et le mettre dans d’autres choses.

Le travail de maîtrise des exonérations s’est fait avant moi, je ne peux pas réclamer la paternité. C’est Mme Bouaré qui a commencé, en mettant en place un fichier central des exonérations en 2013, qui permet de faire un lien entre la Douane et les Impôts, pour tracer les exos, et voir les exos qui ont été attribuées : qu’est-ce qui a été fait avec ces exos. Cela a permis de réduire en partie les exos. Aujourd’hui, on est à 288 milliards de Fcfa en valeur d’exos au titre de l’année 2015, ça ne peut pas continuer. Moi, je me suis engagé à faire en sorte que ces exonérations soient réduites de façon substantielle. Qu’on arrive à des hauteurs, peut-être, d’une centaine de millions de Fcfa. En tout cas, au maximum 150 millions de Fcfa, pour que l’argent que nous gagnons dans ça, soit réinvesti dans les projets d’investissement et de développement. Sinon, on ne s’en sortira pas.

Ça passe par des décisions difficiles. Par exemple, cette année, à la veille du mois de Ramadan, on n’a pas voulu faire d’exonérations sur l’importation du riz, du sucre, des denrées alimentaires. En fait, la réalité est qu’on n’en avait même pas besoin, parce que le marché est déjà inondé de riz et de sucre. Ce sont des décisions difficiles. Même si les commerçants et certains députés ne sont pas contents, on assume. Quelqu’un me disait qu’un ministre de l’Economie et des Finances, qui est aimé, est un très mauvais ministre. Donc, ça ne me fait pas mal de ne pas être aimé. Ça veut dire quelque part qu’on est en train de faire le travail qu’il faut. Il faut qu’on sorte des exos. Il y a des exos qui sont normales, qu’il faut donner, mais il y a certaines qui ne valent pas la peine. Mais, comme je l’ai dit, elles sont discrétionnaires aussi.

La réduction concerne-t-elle aussi certaines industries dans le cadre de leur contrat de performance ?

Non, les unités qui sont sous contrat de performance, on continue à les aider. C’est en particulier les unités industrielles textiles. Avec elles, on va continuer pour leur permettre de sortir des difficultés dans lesquelles elles sont. Mais, une fois qu’elles sont lancées, on va sortir de ces exonérations.

La gestion des ressources va avec des risques. Comment allez-vous faire pour les minimiser ?

Parmi les risques qui existent, il y a en a qui ne sont pas sous notre contrôle. Aujourd’hui, on a du côté FMI un satisfecit pour nos bonnes performances, notre bon cadre macro-économique. Mais, c’est encore un peu fragile, parce qu’à cause des problèmes que nous connaissons au Nord de notre pays, du terrorisme auquel nous faisons face tous les jours et de l’insécurité, il y a des risques exogènes que nous avons du mal à maîtriser, qui ont un impact sur la performance de notre économie. Nous essayons de les minimiser à travers les actes et les initiatives que le gouvernement a eu à mettre en place. L’accord pour la paix est signé, nous essayons tous les jours d’être le plus sincère dans la mise en œuvre de cet accord, en espérant que ça va amener la paix et la sécurité dans notre pays.

Autre risque, c’est le marché international. Nous produisons les matières premières dont dépendent nos recettes d’exportation : l’or et le coton. Le prix de l’or n’est pas fixé par le Mali, c’est fixé sur le marché international, c’est la loi de l’offre et de la demande. Donc, quand ces prix baissent, nos recettes d’exportation en souffrent et notre économie le sent un peu. Donc, il y a des facteurs exogènes qui ne sont pas sous notre contrôle. Maintenant, tous les autres facteurs qui sont sous notre contrôle, nous faisons de notre mieux : ça, c’est le climat des affaires dans notre pays. Il est jugé bien. Le ministre en charge de l’Investissement est en train de travailler pour l’améliorer davantage, et il y a une loi qui va bientôt arriver pour permettre de booster le secteur privé. Il y a le cadre macro-économique tous les jours, on se bat pour qu’il soit maintenu stable, robuste. Voilà, c’est ce que nous faisons pour essayer de maîtriser ces risques-là.

Avez-vous deux mots pour conclure cet entretien ?

Vous remercier de l’opportunité que vous nous offrez pour nous adresser aux Maliens, dire clairement ce qui est faisable sur la base de la vision du président de la République, inspirée de son programme de société qui l’a fait élire par 77% de nos populations. Et pour donner des explications aux réformes actuelles en cours au niveau de mon département. Ce n’est pas facile, mais on doit se mettre au travail pour le bonheur des Maliens. C’est cela, notre raison d’être. Je vous remercie.

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Entretien réalisé par Kassim TRAORE

Mali Buzz

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